Vivat Germania latina, Vivat Latinitas teutonica!

Pierre Lardet

Les ambitions de Jules–César Scaliger latiniste et philosophe (1484–1558)

et sa réception posthume dans l'aire germanique de Gesner et Schegk à Leibniz et à Kant

Pour Michel Magnien



Maître ès arts de Padoue en 1519, l'Italien Scaliger arrive en France vers 1524 et s' établit médecin à Agen. Il y produit, en latin, une masse de travaux humanistes qu'il place sous la triple autorité de Cicéron, Virgile, Aristote. œuvre tour à tour rhétorique avec les Discours contre Erasme (condamnant l' éclectisme jugé trop mou du Ciceronianus) [1] , poétique avec les Poetices libri septem (exaltant Virgile et proclamant la supériorité des Latins sur les Grecs), philo­sophique enfin avec tout un ensemble d'ouvrages : le De causis linguae latinae (dont l'aristo­télisme sert à redresser les « plus de 500 erreurs [2]  » cataloguées en tête) ; un Exercita­tio­num liber (ré écriture critique de l'encyclopédique De subtilitate de son compatriote Jérôme Cardan) ; divers commen­taires d'Aristote, Théophraste, Hippocrate...

Scaliger est également un poète néo–latin très fécond, et l'un de ses recueils, « Les héros » (Heroes), renferme une brève pièce intitulée par anticipation « Mon épitaphe », laquelle com­mence ainsi : « Extulit Italia, eduxit Germania, Iulii | Vltima Scaligeri funera Gallus habet », soit : « L'Italie a produit Scaliger, l'Allemagne l'a formé, la France a sa dépouille mortelle » [3] . Vocation euro­péenne et triple inscription : outre l'Italie, sa patrie d'ori­gine, et la France, son pays d'adop­tion, l'Allemagne aussi est là, au titre de la cour de Maximi­lien qu'il aurait fréquen­tée dans sa jeu­nesse. Il peut penser aussi à son baptême, conféré, affirme–t–il, par Paul de Mid­del­burg, le fameux mathematicus auquel la faveur du même Maximilien devait, il le précise, valoir l' évêché de Fossom­brone [4] . Dans son Epistola de vetustate et splen­dore gentis Scaligerae et Iulii Caesaris vita, Joseph–Juste Scaliger, fils de Jules–César, donnera de plus pour grand–mère à ce dernier une Bartolomea qu'il prétend « Caesaris Maximiliani propinqua » [5] .

En dépit de ses ambitions intellectuelles et de ses prétentions nobiliaires (il se donne pour descendant des Della Scala de Vérone alors qu'il n'est que le fils d'un miniaturiste de Padoue nommé Bordon [6] ), Scaliger eut une fortune moins brillante, du moins de son vivant, qu'il ne l'avait escompté. La modeste cité d'Agen n' était pas précisément une capitale culturelle. Scaliger le dé­plore [7] , et ses lettres témoignent des difficultés récurrentes qu'il rencontra pour se faire édi­ter : les œuvres latines souvent monumentales de ce « gentleman–scholar », comme dit Kris­tian Jensen [8] , eurent de quoi effaroucher les libraires, et Scaliger put craindre de voir une bonne partie de son labeur rester vaine [9] . Son énorme Poétique ou sa traduction abondamment commen­tée de l'Histoire des animaux sont de ces livres qui ne purent être publiés que posthumes. D'autres de ses travaux n'eurent même pas cette chance. En 1650, Gilles Ménage soulignera le fait pour les Originum libri : « La grosseur de cet ouvrage étoit si prodigieuse que, durant sa vie, il ne se trou­va point de libraire qui en voulût entreprendre l'impression, & il a été perdu après sa mort », et si Ménage considère Scaliger comme l'« un des premiers critiques et le premier philosophe de son temps », il n'en croit pas moins « pouvoir juger que cette perte n'a pas été grande ». C' était aller contre l'avis général [10] .

Premiers témoignages et inventaire éditorial

Et notamment en Allemagne. Moins de trois ans après la mort de Scaliger, Robert Constantin, ami intime de sa famille, travaillait à Genève aux index de la Poétique enfin sur le point d'être éditée et se trouvait en relations avec Conrad Gesner (1516–1565), le savant huma­niste (médecin, naturaliste, linguiste...) de Zurich. Il écrivait à Lyon au médecin et botaniste Jacques Dalé­champs : « Je suis le plus ioieulx du monde du tesmoignage que rendent les gents les plus doctes D'alle­maigne de feu Monsr Scaliger : ie vous enuoirai le double copié par Monsr Gesnerus [11] . » Or la même année 1561, une lettre de Gesner à Sylve–César Scaliger, fils aîné de Jules–César, non seulement vante ce dernier, « homme incomparable, des plus éminents par sa vertu et sa sagesse et premier en tout genre de doctrines » (et Gesner dit « se délecter à admirer son De subtilitate ad Cardanum »), mais elle livre en ces termes l'identité de l'un des « doctes Allemands » évoqués par Daléchamps : « Je t'envoie, l'ayant reçu d'un ami, le jugement et l' éloge à son sujet de Jacob Schegk, très grand philosophe à coup sûr, et j'y souscris totalement : De Iulio Caesare Scaligero, etc. » [12] . Le luthérien Jacob Schegk (1511–1587) est en effet un esprit d'envergure : il enseigna la logique, la médecine et la philosophie à Tübingen à partir de 1532, publia toute une série d'ouvrages sur des thèmes aristotéliciens et, plus tard, polémiqua entre autres avec Ramus [13] . Sa considération pour Scaliger se manifestera encore en 1580 dans son De plastica seminis facultate où il lui fait l'honneur, exceptionnel dans cet ouvrage, de le nommer et de le citer, même si c'est pour refuser de suivre cet « homme d'ailleurs doué d'une très grande science philosophique » quand, dans son Exercitatio 307, 18 contre Cardan [14] , il « s'oppose à Aristote » en contestant la nécessité d'un « intellect agent », ce qui amène l'Allemand à procéder méthodique­ment («  établis­sons d'abord le point de vue d'Aristote, puis réfutons l'opinion de César ») pour démontrer dans les règles qu' « intellect agent » et « in­tellect matériel passif » dif­fèrent bel et bien essentialiter, sinon realiter, et ne font donc pas qu'un comme le prétend Scaliger. Kristian Jensen a fort bien présenté les termes et le contexte du débat sur l'intellect par rapport auxquels se situe l'Exercitatio 307 et diagnostiqué le scotisme latent qui inspire Scaliger : il relève notamment que, dans ses Ad­uer­saria relatives à quelques–unes des Exercita­tio­nes (édition princeps : Marburg, 1594 ; ré édi­tions en 1598 et 1606 [15] ), Rudol­phus Goclenius « discutera avec circonspection » le problème soulevé par cette position. Il appa­raît ici que, quinze ans avant Goclenius, Schegk (que Jensen n' évoque pas) avait déjà réagi à ce sujet [16] . En tout cas le fait est là : peu après sa mort, le prestige de Scaliger est établi et attesté auprès de certains, et non des moindres, qui, en Suisse alémanique et outre–Rhin, partagent ses intérêts intellectuels [17] .

Un inventaire de la diffusion future de ses œuvres en territoire germanique confirme que c' était là le signal inaugural d'une revanche posthume sur la relative infortune connue jusqu'alors en France. La très soigneuse « bibliographie scaligérienne » dressée par Michel Magnien [18] totalise, pour les éditions princeps et les ré éditions des 34 titres inventoriés, près de 100 entrées antérieures à 1800. En fait, pour le XVIIIe siècle et déjà pour le derniers tiers du XVIIe, on ne compte même pas 10 entrées. Pour l'essentiel, la parution de l'œuvre, puis son Nachleben éditorial, vont de 1531, date de la publication à Paris du Premier discours contre Erasme [19] , à 1665, date de la onzième et ultime édition à Francfort de ces Exercitationes ad Cardanum dont l' édition princeps, en 1557, avait été parisienne. De Paris à Francfort : ce dépla­ce­ment est symp­tomatique d'une translatio studii qui s'opéra en fait pour l'ensemble de l'œuvre.

La production française (à laquelle je joins les impressions genevoises) a connu deux mo­ments : l'un du vivant de Scaliger (1531–1558) avec 16 titres, dont 15 éditions princeps ; l'autre posthume avec 24, dont 10 princeps. Soit 40 entrées représentant moins de la moitié de toute la production sur l'ensemble de la période considérée, laquelle, pour la France, n'excède guère 1620 [20] . Tant que vécut Scaliger, les éditions princeps furent soit parisiennes (huit titres : 1531–1537 et 1556–1557), soit lyonnaises (huit également : 1538–1549). Après sa mort, les 10 éditions princeps (jusqu' à 1630) sont principalement genevoises, accessoirement lyonnaises (parfois les deux en même temps), hormis le complément tardif de trois titres parus à Toulouse (dont l'im­portante traduction commentée de l'Historia animalium). Les promoteurs en sont alors, à Lyon et à Genève, d'une part, dans les années 1560, Robert Constantin (pour la Poétique et les commen­taires sur les Causes des plantes de Théophraste) [21] , et d'autre part deux des fils de Jules–César : l'aîné, Sylve–César (en 1584 : 10e livre de l'Histoire des animaux), dont le rôle resta mineur bien qu'il ait été le dédicataire du De causis et de la Poétique, puis le légataire des livres et papiers paternels ; et surtout Joseph–Juste, devenu autrement célèbre du fait de son intense labeur philo­logique et à qui l'on doit deux titres en 1573–1574, notamment un volumineux recueil des Poema­ta de son père. A Toulouse, en 1619–1620, l' éditeur sera Jacques–Philippe de Maussac, conseiller au Parlement de cette ville entré en relation avec un héritier indirect de Sylve Scaliger [22] .

Hors de l'espace francophone, la production a lieu exclusivement dans l'aire germanique ( à laquelle je rattache au sud Bâle et Strasbourg, au nord les Pays–Bas) et elle est presque toujours posthume. Aucune œuvre n'est alors imprimée ni en Angleterre ni en Espagne (ou dans les Pays–Bas espagnols [23] ) ni même en Italie, ce qui ne veut pas dire bien sûr que dans ces pays Scaliger n'ait pas été lu (pour ne parler que des grammairiens, il l'a été par Wilkins, par Sanctius [Sanchez], par Buommattei [24] ). Soit cette fois 45 impressions [25] que l'on peut passer en revue en remontant l'axe du Rhin :

— 3 à Bâle et une à Strasbourg de 1568 à 1589 (titres mineurs de poésie ou de poétique) ;

— 2 à Cologne en 1600, et celles–là très significatives puisqu'il s'agit de l'Oratio prima contre Erasme et des Poemata sacra jamais ré édités depuis des éditions princeps vieilles de plus d'un demi–siècle (1531 et 1546) : ce sont les jésuites qui eurent la sagacité d'ex­hu­mer et d'enrôler ces textes, susceptibles en effet de servir leur mission éducative dans le cadre de la Contre–Réforme, et ce au grand dépit de Joseph Scaliger passé, lui, à la Réforme et qui les accusera de fausser l'image de son père dont lui–même s'acharne à gommer l'antiérasmisme et dont il censure les poésies religieuses à la piété toute tradi­tion­nelle : deux aspects embarrassants pour le professeur de Genève, puis de Leyde [26] .

— C'est justement à partir de Genève que se développe encore plus au nord la diffusion éditoriale des œuvres de Jules–César, notamment à Heidelberg où paraissent au moins 8 titres [27] entre 1597 (ou peut–être même 1591) et 1623, aux presses de Jérôme Commelin, autre protestant français jadis passé à Genève où il se peut qu'il ait connu Joseph [28] , puis émigré (en 1587) à Heidelberg où il poursuivit son activité. Commelin prend en charge des ouvrages majeurs : ceux de théorie grammaticale et poétique, avec d'abord les Poeti­ces libri qui, de Lyon et Genève, passent ainsi à Heidelberg (1607, 1617) et bénéficient d'une révision de la part de Scaliger fils [29]  ; ensuite le De causis qui a suivi le même trajet (Lyon, puis Genève) et qu'on réimprime trois fois à Heidelberg (1597, 1609, 1623) ; ajoutons, dans l'ordre de la création littéraire, l' épais volume déjà évoqué des Poemata, d'abord imprimés à Genève sous les auspices de Joseph et qu' à leur tour on retrouve à Heidelberg en 1600 et 1621 (peut–être même déjà en 1591, à moins que cette édition ne soit encore genevoise). Terminons par l'Oratio prima contre Erasme qui, après Paris et Cologne, resurgit à Heidelberg en 1618 (soit après la mort [en 1609] de Joseph, certaine­ment opposé en définitive à une ré édition de ce discours [30] ), par les soins et avec les commentaires éclairés d'un érudit silésien : Melchior Adam [31] .

— Quittons le Wurtemberg (ancien Palatinat) pour la Hesse : c'est là, toujours plus au nord, que se découvre le plus vaste ensemble d'impressions scaligériennes jamais produites en terre germanique, avec pas moins de 18 titres : 9 à Francfort de 1576 à 1612, 6 à Hanau (toute proche) de 1600 à 1634, enfin 3 (un peu plus au nord) répartis sur le petit triangle que forment Herborn (1594), Marburg (1598) et Giessen (1610) : la première place revient ici aux Exercitationes contre Cardan : si l' édition princeps fut parisienne, on a là 9 ré édi­tions allemandes (en comptant celle, nettement, plus tardive, de 1665). Au même champ philosophique appartiennent les commentaires scaligériens du pseudo–Aristote (De plan­tis) et d'Hippocrate (De insomniis), avec une ré édition de chaque (Marburg, 1598 ; Giessen, 1610).

— Cependant la poésie néo–latine est elle aussi à l'honneur : plusieurs compilations dues à Nathan Chytraeus, à Hippolyte von Colli, à Nicolas Reusner, à Janus Gruter, viennent intégrer diversement tels ou tels des recueils scaligériens groupés dans les Poemata re­publiés en 1600 à Heidelberg. Notons aussi les réimpressions à Hanau (1603 et 1612) de l'important volume de lettres et discours publié pour la première fois à Leyde également en 1600. Enfin une mention spéciale est due aux Electa Scaligerea composés par un certain « Itabyrion » et que préface Christophorus Freibisius (Hanau, 1634) : un recueil qui range très utilement suivant « les classes des lieux communs » quantité de « sentences, préceptes, définitions, axiomes » tirés de « toutes les œuvres » de Scaliger [32] . Particulièrement actives sont, à Francfort et à Hanau, les presses d'André Wechel (puis de ses héritiers) qui, tel Commelin à Heidelberg, était un protestant réfugié français [33] .

— Remontons enfin jusqu'aux Provinces–Unies, avec bien sûr d'abord Leyde : 6 titres de 1594 à 1638 dont notamment cette édition princeps des Epistolae et orationes de 1600 procurée par François Dousa avec l'aide de Joseph Scaliger et qu'on vient de voir réim­pri­mée à Hanau ; mais aussi, un peu plus tard, Amsterdam, à l'extrémité septentrionale de ce parcours : 4 titres de 1643 à 1659, d'ordre soit philosophique (Hippocrate et Théo­phraste), soit littéraire (Problemata Gelliana).

De la distribution chronologique et géographique établie par cet inventaire, il ressort à quel point l'Italien Scaliger, devenu français, a été bien plus encore allemand après sa mort : un Nachleben éditorial germanique qui aura duré un bon siècle...

« Vterque Scaliger »

Portons–nous plus avant, par–delà la fin de cette période. Dans son De republica literaria de 1681, Leibniz écrit :

Je reviens aux bonnes lettres, et souvent je gémis silencieusement en moi–même du destin de la culture (eruditio) : existe–t–il actuellement quelqu'un que l'on puisse mettre sur le même plan qu'Erasme, Scaliger, Saumaise, Grotius ? Il ne manque certes pas de gens qui ne sont pas inférieurs à ces hommes–là, mais on voit que les études qui étaient encore en honneur il y a un demi–siècle sont maintenant accueillies froidement [34] .

Si tout à l'heure la question s'est posée de l'identité des « doctes Allemands » qui célébraient Scaliger en 1561, on peut se demander ici quel Scaliger est donné en modèle par Leibniz en 1681 : Jules–César, l' émigré italien devenu médecin et philosophe à Agen, ou son fils Joseph–Juste, l' émi­gré français devenu à Leyde professeur et philologue ? Leibniz, bien entendu, connaît leurs œuvres à tous deux. Les éditeurs de l'Académie de Berlin ont perçu le problème, et ils optent dans une note : « Wohl gemeint Josef–Justus, und nicht sein Vater Julius Caesar ». On sent quand même de leur part une hésitation. Certes, la série chronologique est plus satisfaisante, qui inscrit Joseph–Juste (deuxième moitié du XVIe siècle) dans l' écart séparant Erasme (mort en 1536) de deux hommes de la première moitié du XVIIe : Saumaise et Grotius. D'ailleurs Saumaise a en commun avec Scaliger fils d'avoir passé à la Réforme et quitté la France pour aller enseigner à Leyde : soit donc alors, sous ces quatre noms, deux émigrés français aux Pays–Bas (Scaliger fils et Saumaise) encadrés par deux Néerlandais de naissance : Erasme et Grotius. Mais on pourrait aussi supposer qu' à un couple Saumaise/Grotius fassent pendant ces deux autres contemporains (au moins partiels) que furent Erasme et Scaliger père, au titre du conflit exemplaire qui opposa ceux–ci sur la question du cicéronianisme. A moins que — troisième hypothèse — le nom de « Scali­ger » ne vienne ici, par une sorte de raccourci, recouvrir sous leur seul patronyme ses deux titu­laires : ce serait alors toute la Renaissance du début du XVIe siècle jusqu'au milieu du XVIIe qui serait récapitulée par la succession sans rupture de ces cinq existences embrassées par quatre noms.

Sans vouloir trancher, je note que la postérité a volontiers uni et le plus souvent célébré ensemble « l'un et l'autre Scaliger », uterque Scaliger. Dans sa Dissertatio de lingua latina, Friedrich Taubmann, professeur à Wittenberg, dresse en 1606 la longue liste de ceux qui, depuis les temps primitifs, furent « les premiers en toute doctrine » : ils sont 50, dont 38 depuis Aelius Stilo et Varron jusqu' à Heinsius et Grotius, puis 6 autres, mais qui valent double : « uterque Scali­ger, uterque Manutius, uterque Faber, uterque Stephanus, uterque Gentilis, uterque Dousa » [35] . Dans la Dissertatio qui ouvre son Lexicon philologicum de 1623, Matthias Martini, de Brême, commence quant à lui par célébrer le grec Platon et le romain Varron, « doctissimus uterque », puis, passant sans transition à « notre siècle », il évoque « Scaligeri duo, pater et filius, divinis ambo fulgidi ingeniis » [36] . Et Caspar Scioppius, passant en revue dans son De arte critica (Altdorf, 1597) les « critiques et philologues anciens et modernes », nomme de son côté « Joseph Scaliger, fils du divin Julius Scaliger » [37] . Or Scioppius est aussi l'auteur, en 1628, d'une Gram­matica philo­so­phica qui, par–delà l'Espagnol Franciscus Sanctius et sa Minerva seu de Latinae linguae causis et elegantia (Lyon, 1562 ; 2e édition augmentée : Salamanque, 1587), s'inscrit précisément dans la lignée du De causis linguae latinae de Jules–César Scaliger (Lyon, 1540) [38] . Il est question de « Scaliger uterque grammaticus celebris » dans l'index du De pura dictione latina... de Daniel Georg Morhof, professeur à Rostock et à Kiel, paru posthume en 1725, et de fait le chap. 15 souligne que, « parmi les modernes », Jules–César Scaliger, qualifié de φιλοσοφικϖ́τατος , mérite d'être nommé en premier pour cet « opus eruditissimum » qu'est le De causis où il « embrassa bien des choses qui touchent au plus intime de l'ars grammatica » [39] . Et l' évocation du fils suit alors celle du père, mais le jugement s'y trouve modulé d'une façon que l'index a gommée :

Il (Jules–César) fut dans ses travaux beaucoup plus soigneux (accuratior) que son fils Joseph, contrairement à ce qu'on croit d'ordinaire. Il avait une intelligence très perspicace, un esprit de feu, et défonçant tout (omnia perrumpens) grâce à la force extrême de son jugement, il fut toujours remarquable en tout ce dont il a traité, même partiellement. Ce fut, du moins à mon avis, un bien meilleur esprit que son fils. Je ne sais quelle injustice du destin a fait obstacle aux efforts de cet homme et soit l'incurie des temps soit la malhonnêteté de ses familiers ont fait que son labeur, anéanti ou subtilisé, a péri [40] .

Anthony Grafton, remarquable biographe de Joseph, ne semble pas partager ce jugement contrasté (que, sauf erreur, il ne cite pas) [41] . En tout cas on le voit : chez beaucoup d'Allemands (Taubmann, Martini, Scioppius, Morhof...), « les deux Scaliger » sont volontiers associés dans l' éloge, encore que celui–ci puisse être gradué. Or la figure, allemande notamment, de ce destin commun n'est pas un fait de hasard : c'est le résultat d'une élaboration concertée. En effet, Joseph Scaliger n'a pas suivi le conseil que son père donnait à son frère aîné Sylve, dédicataire du De causis, d'avoir à se détacher de lui et même à le considérer plutôt « comme un étranger, voire un ennemi » que comme un père [42] . Contre Scioppius devenu en 1607 l'ennemi irréductible des Scaliger [43] , Joseph défendra comme véridique la légende qui les faisait, lui et son père, descendants des princes Della Scala (et cette piété s'exercera aux dépens d'une vérité que son génie critique a bien dû entrevoir [44] ). Or, beaucoup plus discrètement qu' à la défense du nom et de l'honneur de son père, il s'attacha à la promotion posthume de son œuvre et, si celle–ci a connu une réception massivement germa­nique, c'est aussi que l'Allemagne est sur le chemin qui conduisit Joseph, émigré à son tour, de Genève à Leyde.

Philologues et philosophes de Martini à Leibniz

Revenons à Leibniz et ouvrons sa Dissertation sur le style philosophique de Nizolius, liminaire à la ré édition qu'il procura en 1670 d'un ouvrage important de ce compatriote et contem­po­rain du premier Scaliger : le De veris principiis et vera ratione philosophandi contra pseudo­philosophos (Parme, 1553). Leibniz y définit ces « qualités du discours philo­so­phique » que sont « clarté et vérité » : « La clarté du mot a deux sources : l' étymologie et l'usage. » Et l'on passe de l'une à l'autre par une série de figures : ainsi fatum, participe passé passif de fari, devient ce qui est « dit par Dieu » (antonomase) au sujet du « futur » (synecdoque) et « nécessairement » (méto­nymie), d'où fatum, « destin ». Et Leibniz continue :

C'est donc le rôle d'un bon grammairien et même d'un philosophe que de pouvoir, par une succession de sorites portant sur les tropes..., déduire l'usage d'un mot de son étymologie. Dans ce domaine, l'un des tous premiers spécialistes à mes yeux est Jules–César Scaliger : à la philosophie aussi, la perte de ses livres d' étymologies a causé un tort qui n'est pas mince, encore que son fils les ait utilisées à l'occasion dans ses notes sur Varron. Reste que la plupart du temps, il est en désaccord avec celles naguère publiées par son père, lequel en avait parsemé ses écrits un peu partout. Mais autant les considérations du fils valent par l' érudition, autant est perdu pour nous ce que com­portaient les étymologies du père en fait d'acuité et de philosophie [45] .

Nouvelle association du père et du fils, et comparaison au détriment du second comme chez Morhof (qui aura peut–être hérité de Leibniz son appréciation moins flatteuse de Scaliger ju­nior) : au fils l' érudition du philologue, au père la subtilité du philosophe. Reste la référence à un ouvrage perdu, ces « 120 livres d' étymologies » dont Jules–César déplorait lui–même à la veille de sa mort d'« avoir dû renoncer à l'espoir » qu'ils trouvent jamais éditeur, «  étant donné leur masse » (propter molem) [46] .

La nostalgie de ce grand ouvrage (qui n'a jamais refait surface) transparaissait déjà en 1623 chez Martini déjà cité, qui vantait l'« adroite concision » dont a fait montre Scaliger en matière d' étymologie « dans ses écrits philosophiques » où il allègue un peu partout ses « livres De originibus » ; et Martini l'assure :« Il ne manque pas de gens pour penser que, s'il avait pu les achever ou qu'ils n'aient pas été perdus, nous aurions pu, nous, surseoir à notre propre labeur » [47] .

Ce Matthias Martini, théologien calviniste, enseigna à Herborn, ainsi qu' à Brême dont il fut représentant au synode de Dordrecht (1619), où la tendance modérée qu'il défendait dut s'in­cliner devant l'intégrisme majoritaire. Son Lexicon, d'abord paru à Brême en 1623 et plusieurs fois ré édité [48] , comporte quelque 2000 pages in–folio. Vaste et lourde érudition puisée à toutes les sources (scrupuleusement indiquées) et ouverte à un large éventail de disciplines : théologie et exégèse, mais aussi arts libéraux, géographie, botanique, etc., le tout étayé par les ressources d'un étymologisme ouvert au maximum d'hypothèses, même les plus fantaisistes. Les deux Scaliger y sont souvent nommés avec éloge, et notamment Jules–César dont les ouvrages ont été soigneu­sement dépouillés [49] . Le De causis en particulier donne lieu à de très nombreuses cita­tions, et parfois étonnamment longues [50]  : elles attestent le crédit accordé à ce traité dont elles auront gran­dement augmenté l'audience. Les ressources et les contraintes de la distribution alpha­bétique l'auront en tout cas rendu plus digeste, ainsi découpé en tranches sélectionnées en fonction de leur assujettissement possible aux deux buts visés : donner des définitions, fournir des étymologies. Le De causis s'y prêtait bien : remploi judicieux donc, encore qu'en faisant l' éco­nomie de la difficile technicité des discussions conduites dans l'ouvrage, ce traitement aboutisse à en estomper forte­ment l'originalité. Rendant plus acces­sible sa lecture, il en altère aussi la figure.

La filière se prolongera avec Gérard–Jean Vossius, disciple de Joseph Scaliger (auquel il succéda à Leyde) et ami de Martini. Il produira à son tour un Etymologicon linguae latinae, paru posthume à Amsterdam en 1662, et qui marquera un net progrès sur le Lexicon philologicum, praecipue etymologicum de Martini : érudition moins touffue, mieux ciblée, plus critique. Martini que Vossius a beaucoup utilisé n'est pas souvent nommé (Jean Le Clerc le soulignera maligne­ment [51] ). Par contre, les étymologies attribuées explicitement à Jules–César Scaliger, ce « Varron français » [52] , y conservent une place d'honneur ; mais pas le De causis comme tel : Vossius, qui publia en 1635 à Amsterdam un De arte grammatica (plus tard surtitré Aristarchus), y avait salué en tête, seul nommé cette fois, « le premier Scaliger, vir maximus », pour son traitement « subtil » de la discipline en question ; mais il regrettait qu'il fût resté « incomplet » et il le reprendra sur plusieurs points [53] . Un rôle de référence lui reste pourtant reconnu, et lorsque Leibniz dressera une tabula des grammairiens chez lesquels puiser des définitions [54] , il évoquera en premier lieu, et assez normalement, trois ouvrages récents : ceux de Vossius (2e éd., 1662), de Port–Royal (1660) et de Scioppius (2e éd., 1659), mais il n'oubliera pas trois ouvrages du siècle précédent, dont d'abord précisément, quoique déjà ancien (y compris dans ses ré éditions), celui de Scaliger (1540 ; 6e éd., 1623), auquel il en ajoute trois plus tardifs : outre Nicodemus Frischlin (1584), lequel s'inspire beaucoup du De causis [55] , ce sont M. Neander (1582, d'après la gram­maire de Me­lanchthon) et C. Keimann (1650). Au total, cinq appartiennent à l'aire germanique. Le De causis fait exception, et il est notable qu'il partage ce privilège d'outsider d'origine française avec la bien plus moderne Grammaire générale et raisonnée d'Arnauld et Lancelot (laquelle ne dédaigne d'ailleurs pas de s'en prendre explicitement à lui [56] , ce qui, à tout prendre, est une forme d'hom­mage). Reste qu' à défaut de porter la marque d'une révision éditoriale effectuée à partir de Leyde (par Scaliger junior qui, je l'ai dit, aura fait ce travail pour la Poé­tique), le De causis s' était en tout cas trouvé « germanisé » par le fait que, d'une part, Frischlin l'avait choisi pour « guide et garant » dans ses propres ouvrages grammaticaux (dont plusieurs sont publiés ou republiés à Strasbourg de 1586 à 1598 [57] ) et que, d'autre part, ses trois dernières éditions (conformes, à très peu près, à l' édition princeps) parurent à Heidelberg (1597, 1609, 1623). Mais Leibniz, dont la culture ne con­nais­sait pas de frontières, n'avait pas besoin d'une telle « germanisation » pour être en mesure de distinguer l'auteur du De causis.

Dans la Dissertation de Leibniz sur le style de Nizolius, on lit encore ceci :

Le monde de la culture ignorerait, je crois, à peu près entièrement Nizolius s'il ne s' était distingué par des travaux de grammaire... Il est souvent arrivé que les savants doivent surtout leur renommée à ceux de leurs écrits dont ils en attendaient le moins. Qui peut douter que Nizolius se promettait plus de célébrité de son projet de réforme de la philosophie que, pour le dire ainsi, de ses concor­dances cicéroniennes ? Et pourtant l'index cicéronien dure encore, et il est destiné à durer aussi longtemps que Cicéron lui–même alors que la philosophie nizolienne a bien failli être étouffée presque à la naissance. Je n'ignore pas l'indignation de Maioragio et de Grifoli à l'occasion du procès fait par Calcagnini au De officiis de Cicéron ; ni qu'Henri Estienne a été fort peu équitable envers Nizolius dans un dialogue... et qu'un peu partout les critiques le regardent de haut (...) Calcagnini avait écrit des discussions ou enquêtes publiées à Bâle chez Froben en 1544 où il s'en prenait un peu trop librement au De officiis de Cicéron... ce qui indisposa aussitôt les savants auprès dequels celui–ci était en honneur... Giacomo Grifoli à Rome... et Marcantonio Maioragio à Milan firent paraître une défense de Cicéron. Mais Nizolius survint et se fit un devoir de critiquer Calcagnini pour son attaque contre Cicéron, et Maioragio pour avoir cru qu'on pouvait défendre en même temps Cicéron et Aristote (...) On peut penser qu'il eut le même sort que Lorenzo Valla auquel le titre de grammairien fit du tort... Déjà auparavant Pierre Abélard, Ange Politien, Luis Vives, Erasme, André Alciat, et Jacques Cujas lui–même, puis récemment Saumaise, Grotius, etc. subirent ce même reproche de la part d'ignorants, et quelqu'un qui a amassé beaucoup d'invectives personnelles de ce genre contre les grammairiens, quoique lui–même fut de son état et de sa profession ãñá ì ìáôéêþôáôïò, c'est Maximilianus Sandaeus. A vrai dire, personne n'est plus gram­mai­rien que ceux qui, sous le label vénérable de philosophie, composent de perpétuelles logo­machies... Ce qui semble avoir fait obstacle au succès de Nizolius, c'est qu'il a écrit en Italie, où même actuellement Aristote règne de manière fort exclusive avec les Scolastiques. On sait bien ce qui est arrivé à Francesco Patrizzi, à Cardan, à Galilée, à son défenseur Campanella et même à Jean–François Pic : inutile de le raconter... Notre époque est plus éclairée et il y est au moins reconnu qu'Aristote peut se tromper [58] .

Dans son édition des Discours de Scaliger contre Erasme, Michel Magnien fait état du débat autour du De Officiis qui, dans les années entourant la parution du De causis (1540), impli­quèrent notamment Calcagnini, Maioragio (au « cicéronianisme souple » duquel Magnien trouve « des accents fort scaligériens »), Grifoli et Nizolius, et il note que des ouvrages à ce propos des trois premiers seront ré édités en un volume à Amsterdam en 1688 (soit à l' époque de Leibniz) [59] . C'est qu'entre autres ouvrages perdus de Scaliger, est attestée l'existence d'un commentaire du De officiis accompagné précisément d'une Defensio ad Maioragium, Grifolum et Calcagninum, qui subsistait encore en 1619 puisqu'on promettait alors de l' éditer, promesse restée sans suite [60] . L'ombre de ce traité disparu — autre effet de « l'injustice du destin » que déplorera Morhof [61] — paraît ainsi planer sur l' évocation par Leibniz de cette controverse. Le philosophe allemand (dont on ne sait s'il a eu vent de la contribution de Scaliger à celle–ci) se place en tout cas, dans sa quête d'un style authentique en philosophie, très clairement au–dessus de la mêlée, ne se rangeant dans aucun de ces deux camps particulièrement affrontés en Italie : celui des grammairiens entichés de Cicéron et celui des philosophes aristotéliciens purs et durs (incapables d'admettre que leur garant ait « pu se tromper »). Et pas plus ici qu'ailleurs on ne le voit inféoder Scaliger (pourtant cicéro­nien et aristotélicien proclamé) à aucun des deux camps, ce en quoi il se montre assez avisé pour ne pas souscrire à l'appréciation caricaturale à laquelle l'humaniste d'Agen a pu prêter. De plus, en présentant le cicéronien Nizolius comme plus heureux comme grammairien que comme philo­sophe, il fait montre à son endroit d'une sorte de condescendance, certes bienveillante (« noster Nizolius, vir acutus et bonus », écrivait–il dans la même page au moment d'approuver l'aversion justifiée de celui–ci pour la « manière malheu­reuse » des Scolastiques [62] ), mais qui diffère du tout au tout de la façon dont il parle généralement de Scaliger, et notamment un peu plus loin, on va le voir, dans cette même Dissertation.

Scaliger et Leibniz : enjeux philosophiques de la « question de la langue »

Or la condescendance est aussi l'attitude qu'adoptait Scaliger, surplombant en philosophe le terrain des grammairiens : il prétendait en effet « dissiper leurs ténèbres à la lumière de la sagesse aristotélicienne [63]  ». Traité de grammaire, le De causis ? Bien plutôt traité Contre les gram­mairiens à la manière, non pas certes du Sandaeus dont parle Leibniz avec une ironie là aussi condescen­dante, et encore moins de Sextus Empiricus dont le scepticisme récusait la préten­tion des gram­mairiens antiques à ériger la langue en système et la grammaire en science [64] . L'aris­totélisme de Scaliger lui sert bien plutôt à « rendre compte de la façon dont ont été établies les règles aux­quelles s'est astreinte la langue la­tine » ; à dégager « l'origine et les racines » d'un « usage » ré­nové par les humanistes après un « long exil » (médiéval) [65] . Scaliger entend mettre à profit une restauration philologique pour révéler une légalité philosophique. La sommation des traits collec­tés chez les auteurs conduira à la manifestation des « causes » de la langue, et le fait du corpus au droit du système. Car le langage garde les cicatrices des accidents de l'histoire : sa naissance est obscure, sa marche tâtonnante. Mais ces vicissitudes n'empêchent pas la multipli­cité des faits de langue de devoir être reconduits à cet unique foyer de raison qui, à l'encontre des « disso­ciations » contre « nature » introduites entre « sciences inférieures » et « sciences plus hautes », articule grammaire et philosophie [66] . Et c'est ainsi que la philosophie passe pour ultime « retrait » (re­ces­sus, un terme que Quintilien avait appliqué, lui, à la grammaire). Le recessus, c'est l'arrière–plan, la base sûre et cachée où, en amont, s'ancre toute légalité [67] . La préface de Scaliger à sa Poétique renverra dos à dos les « deux factions » qui s'en étaient prises au De causis : les uns déploraient l'« inconve­nance » d'une « tâche aussi piètre » (operis tenuitas) de la part d'un sectateur d'Hippo­crate et de Galien, de Platon et d'Aristote ; les autres dénonçaient l'« outrecuidance tumultueuse » (turbida elatio) venue « mélanger rudiments litté­raires et philo­sophie consistante » au mépris de tout bon sens pédagogique [68] . Atteinte, soit à la hiérarchie des statuts, soit à la distinction des disciplines. Le mixte produit par Scaliger provoque ainsi les réac­tions antagonistes de deux groupes qui se raidissent en castes. Mettant à l' épreuve les frontières disciplinaires, cette combi­nai­son mobilise contre elle tous ceux qu'elle déstabilise. L'ambition d'« ajuster » les « ordon­nances de la philo­sophie » à une « discipline » que Scaliger prétend rendre à son statut de « science » [69] suscite un mécontentement unanime : les philo­sophes re­fusent absolument qu'on les rabaisse, les grammai­riens ne demandent nullement à être rehaus­sés ; les uns se réclament de droits jugés exclusifs, les autres se dérobent à des devoirs per­ çus comme exorbitants. Face à cette double réception négative, le médecin–philosophe nie que « le philosophe veuille exercer sur la plèbe des grammairiens une dictature sans mandat [70]  ». D'où cette fin de non recevoir qu'il oppose à son tour :

Aussi sont–ils complètement stupides ceux qui nous donnent le titre de grammairien au vu de notre livre Des causes de la langue latine. Tout ce qui s'y trouve, en effet, y est évalué à l'aune de la philosophie... Nous y prouvons, nous, tous les principes que les grammairiens reçoivent pour bien connus [71] .

Et il ne cesse de réaffirmer cette visée. Ainsi, au livre 8 du De causis : « Nous avons, dans les Étymologies, dit en détail ce que l'usage a établi... Notre tâche présente n'est pas celle–là, mais bien plutôt, à la manière des philosophes, d'explorer les universaux » ; et au livre 9 : « Ce dont nous parlons ici, ce n'est pas d' élégance de la langue, mais de ses causes » [72] . Face aux excès de l'anomalisme, Scaliger, au livre 13, se réclamera de Varron : « Lui seul me paraît avoir procédé assez judicieusement [73] . » Mention flatteuse, mais à mettre en regard de celle, agacée, de la préface de la Poétique : Scaliger y dénonce la « fatale légèreté » (fatalis leuitas) de lecteurs à qui le De causis avait rappelé la démarche de Varron, et il leur rétorque que, pas plus qu'aucun autre parmi les anciens, Varron « n'aurait pu faire ne serait–ce que des essais en vue d'une entre­prise telle » que la sienne [74] . Autrement dit, si doué qu'il soit, Varron n'est quand même jamais qu'un gram­mai­rien : il n'est pas à la hauteur des ambitions que se fixe Scaliger ; son De lingua latina laissait encore attendre un De causis linguae latinae [75] . Affirmer que la grammaire est, « non une ars, mais une science », voire que, pour Aristote, elle est « non seulement une partie de la philo­sophie, ce que personne de sensé ne nie, mais qu'elle ne saurait être détachée de la connaissance de celle–ci », c' était la rehausser extraor­­di­nairement [76] . Dérangeant le statu quo, Scaliger, cet outsider, ne pouvait que susciter des résistances corporatistes.

Reste que le De causis n'est pas simplement œuvre de provocateur : il répond à sa manière à un problème de fond et, jusqu' à Port–Royal, bien des grammairiens ultérieurs lui en seront rede­vables (même si certains, tels Vossius, prendront respectueusement leurs distances [77] ) : Sanctius (1587 [1562]), Frischlin (1584), Helwig et Finck (1615), Alsted (1620), Bangius (1637), Buom­mattei (1643), Caramuel (1654), Wilkins (1668) [78] ... Par son souci de mieux définir les termes reçus grâce à une rigueur logique fondée sur un savoir étymologique, par sa curio­si­té encyclopé­dique, par ses partis pris d'originalité fondés sur une vaste culture qui allie logique et esthétique, physique et grammaire, Scaliger a travaillé à alléger le joug d'une tradition qu'il exploite sans la sacraliser. Même à Cicéron, même à Aristote, il fausse compagnie quand bon lui semble : « Nous ne sommes, nous, ni arabes ni grecs, et ne serons pas même latins si jamais il apparaît que Ci­céron... manque à l'occasion de jugement [79] . » Leibniz ne s'y est pas trompé. Toujours dans sa Disser­ta­tion préliminaire à la ré édition de Nizolius, il évoque le travail de « conciliation » effec­tué entre Aristote et les modernes en matière de « philosophie naturelle », et il cite en exemple plusieurs contemporains dont tout d'abord De Raey, pour sa Clavis philosophie naturalis... aristotelico–cartesiana (Leyde, 1654), mais avant de nommer d'autres contemporains (Digby [1655], White [1646], Trew [1656], Weigel [1665]), il précise que De Raey ne fut « ni le premier (primus) ni le seul », et que celui à qui revient, « lui semble–t–il », d'avoir « en tout premier (princeps) frayé la voie », c'est bel et bien Scaliger [80] .

Dans le De causis linguae latinae, le seul pluriel du titre est celui, non des langues, mais des causes : pluriel organique du dispositif physique aristotélicien, lequel se voit transformer en un appareil métalinguistique appliqué à la grammaire. « Les causes de la langue » représentent une rationalité élevée pour ainsi dire au carré : raison philosophique d'une raison grammaticale. D'où la séduction qu'aura exercée Scaliger sur Leibniz dont « le système » a pu être caractérisé comme « demand(ant) un discours itératif, qui revienne sur lui–même pour donner rétrospectivement la raison d'une raison qui se donnait comme un fait, l'idéal logique (étant) à l' évidence d' éliminer ainsi tous les faits contingents au profit de la nécessité de la raison » [81] . Voilà qui vaut notamment pour son projet de langue universelle, supposant d'une part une « grammaire rationnelle » ou « philo­sophique » obtenue par « simplification de la grammaire des différentes langues, rap­portées à une grammaire de référence, elle–même simplifiée, réduite à sa structure logique, et à ce compte universalisable : la grammaire latine » précisément ; et d'autre part un « vocabu­laire » de « noms auxquels vont pouvoir s'appliquer les règles de la grammaire rationnelle », vocabulaire obtenu grâce à « l'analyse des concepts, au moyen de la définition, c'est– à–dire leur réduction à leur com­po­sition logique » [82] . Dans son De definitionibus characte­rizandis... (vers 1688), Leibniz souligne l'utilité des « lexiques philosophiques, notamment de ceux qui ont coutume de donner des défi­nitions », ainsi que des « lexiques étymologiques » à propos desquels il évoque explici­tement « les Etymologies de Scaliger » qu'on trouve « disper­sées un peu partout dans ses écrits philo­so­phiques » (sous–entendu : à défaut de les posséder réunies dans l'ouvrage perdu déjà men­tionné au­quel Scaliger puise les étymologies que citent son De causis, sa Poétique, ses Exerci­tationes ad Cardanum, son commentaire de l'Historia animalium [83] ). Et c'est Leibniz, alors, qui le dit : Scaliger « est un definiendi artifex » : un spécialiste de la définition [84] . Dans une lettre à Hermann Conring (1671), il soulignait déjà que « la démonstration n'est rien d'autre qu'une chaîne de défi­nitions ». Et il poursuivait :

Pour la technique de la définition, je ne sais si, depuis bien des siècles, quelqu'un peut se comparer à Thomas Hobbes, à l'exception toutefois d'Aristote, des anciens juristes, de Jules–César Scaliger et de Jacques Cujas [85] .

Et de fait, Scaliger déclarait avoir écrit le De causis pour « remédier aux plaies de ces défi­nitions qui ont empoisonné l'esprit des jeunes gens [86]  ». Selon lui, « il n'y a pas plus mal­heureux qu'un gram­mairien faisant œuvre de définition [87]  » — une phrase contre laquelle s'insurge Nizo­lius au livre 3 de ce De veris principiis que Leibniz ré édita :

Ce qu' écrit là Scaliger dans le De causis est tout à fait faux. Bien au contraire, il faut que moi, je te le dise, Scaliger, il n'y a pas plus sot que tes dialecticiens, dévorés, si je puis dire, par l'envie de définir non seulement leurs objets propres, mais encore ceux des autres [88] .

Un point de vue que Leibniz, à coup sûr, ne partagea pas, même s'il ne prit pas la peine d'annoter ce passage. Rien de plus légitime à ses yeux que de vouloir, comme Scaliger, rendre à la définition sa rigueur logique (celle des Seconds analytiques) et son efficacité classificatoire (celle des Libri naturales).

Il est deux point plus précis sur lesquels Leibniz apparaît redevable au De causis, l'un explicite, l'autre implicite. Le De complexionibus inclus dans le De arte combinatoria (1666) pose que « nos concepts sont des composés d'idées simples » susceptibles d'être « numéro­tées » [89] . D'où des « combinaisons » numériques applicables à divers domaines et notamment à la langue, objet de la grammaire. A propos du « problème » d'avoir à « trouver des combinaisons simples d'après un nombre donné », Leibniz écrit :

Le fait que nous ne soyons pas partis de termes absolument premiers a rendu nécessaire l'emploi de signes qui puissent faire comprendre les cas des mots, ainsi que d'autres, nécessaires pour parfaire le discours. Car si c' était par les termes absolument premiers que nous avions commencé, nous aurions posé des termes qui puissent tenir lieu des variations casuelles elles–mêmes dont, dans son De causis linguae latinae, Jules–César Scaliger a exposé l'origine à partir des relations et de la métaphysique [90] .

Ce qui renvoie aux chap. 80–85 du livre 4 que Scaliger consacre au nom [91] . De la varia­tion casuelle, on passe aisément aux prépositions, susceptibles d'exprimer des rapports analogues et qui, dans les langues non flexionnelles, pallient l'absence d'une telle variation. Leibniz souligne cette affinité dans les Nouveaux essais sur l'entendement humain (1703) : « Les cas répondent aux prépositions, et souvent la préposition y est enveloppée dans le nom et comme absorbée [92]  » ; et plus haut dans le même ouvrage, il avait allégué l'« exemple fort étendu... que fournit l'usage des prépositions, comme " à, avec, de, devant, en, hors, par, pour, sur, vers", qui sont toutes prises du lieu, de la distance, et du mouvement, et transférées depuis à toutes sortes de change­ment, ordres, suites, différences, convenance [93]  ». C' était se rallier tacitement à la « définition essentielle de la préposition » tirée par Scaliger du fait que « tout corps est en mouvement ou en repos » et que donc « il a fallu un signe susceptible de signifier le "où", qu'il se trouve entre les deux extrêmes entre lesquels le mouvement intervient ou à l'un des deux où c'est le repos qui intervient » [94] . Ce faisant, Scaliger avait rompu avec toute la tradition grammaticale qui, pour définir la préposition, s'en était tenu aux caractéristiques constructionnelles (qu'il juge, lui, acciden­telles) suggérées par le nom même de « pré –position » [95] . Or sa substitution d'une définition sémantique à la pure et simple description syntaxique ne s'imposa pas et la tradi­tion per­dura : Sanctius ne suit pas Scali­ger sur ce point et à Port–Royal on se contente de noter le carac­tère syn­taxique qui vaut à la prépo­si­tion « même usage » que les cas, en le combinant à un sémantisme vague (« marquer les rapports que les choses ont les unes aux autres ») [96] . Leibniz, quant à lui, est beaucoup plus précis : à ses yeux, les rapports en question restent seconds et méta­phoriques en regard d'une signification pre­mière « prise du lieu, de la distance, et du mou­vement », où l'on reconnaît le modèle physique invoqué par Scaliger pour sa « définition essen­tielle » : celui des « mouvement ou repos » qui, fondamen­talement, caractérisent tout « corps ».

Leibniz n'est pas pour autant un admirateur inconditionnel de Scaliger. Ainsi à propos de la controverse avec Cardan dont Scaliger s' était permis de ré écrire le De subtilitate en deux fois plus gros. Dans ses Essais de théodicée, Leibniz dit de Cardan qu'il «  était effectivement un grand homme avec tous ses défauts, et aurait été incomparable sans ses défauts [97]  » ; et dans son Beden­ken von Aufrichtung einer Akademie... (vers 1671), il porte sur Cardan un jugement égale­ment con­trasté, mais dont les aspects positifs sont évoqués au détriment de son contradicteur Scaliger. En effet, s'il voit en Cardan le « vrai modèle du drôle d'extravagant opiniâtre » (ein recht muster eines eigensinnigen wunderlichen extravaganten), c'est pour lui reconnaître aussi des qualités fondamen­tales, celles–là mêmes dont Scaliger aura été dépourvu :

... und doch mit unvergleichlichen ingenio, memoria et experientia begabten Kopfs, dem nichts gemangelt, als judicium oder vielmehr der Wille und patienz sich in die Welt zu schicken, und seine Sachen judiciose zu marck zu bringen. Seine beste Wissenschaft hat er von Vaganten, alten Weibern, laboranten, und dergleichen Leuten zusammen gelesen, dessen er sich selbst berühmt. Und bin ich der Meinung, daß wir ihm deswegen viel zu dancken, indem er viel stückgen aufgezeichnet und zu gemeinen besten erhalten, so sonst verlohren gangen. Und hätte Scaliger, der ihm dieses übel deuten will, vielleicht besser gethan, wenn er, als er über den Theophrastum de plantis geschrieben, mehr mit kraüter–männern und Gärtnern als Aristotele und Platone umbgangen were [98] .

Voilà Cardan réhabilité pour avoir su puiser « son meilleur savoir » auprès des gens simples (« vagants, vieilles femmes, hommes de peine ») : plutôt que de « l'incriminer à ce propos », Scaliger aurait mieux fait d'en faire autant en matière de botanique et de fréquenter « les cultiva­teurs et les jardiniers » au lieu de s'en tenir à « Aristote et Platon » ! C'est en effet la conviction de Leibniz qu'on doit « tenir pour chimérique ce qu'on ne peut traduire en langage commun ; l'usage populaire doit être la pierre de touche de l'authenticité de nos pensées », et il s'en fera un argu­ment en faveur de l'allemand contre d'autres langues menacées de « logo­machie », à com­men­cer par le latin tel que les Scolastiques l'ont pratiqué [99] . L' élitisme arrogant de Scaliger méritait bien cette leçon, même si la critique ici porte en partie à faux. Car, d'une part, sa culture est loin d'être aussi livresque que Leibniz semble le croire : il sut être également un herboriste de terrain. Mal­heu­reusement l'important herbier qu'il s' était constitué et les 20 livres de son De re herbaria sont également perdus [100]  : encore « l'injustice du destin » ... Et d'autre part, il était tout à fait en garde contre le défaut que lui reproche Leibniz puisque c'est celui–là même dont il avait fait quant à lui grief... à Pline l'Ancien :

Pline, qui n'a jamais pratiqué de dissection, qui n'a eu la connaissance que de fort peu d'êtres vivants, qui n'a jamais arraché de plante, a fabriqué son livre à partir d'autres livres. C'est ainsi que ceux qui ne font que réciter se trompent lorsqu'ils fréquentent le champ de la philosophie [101] .

Il arrive d'ailleurs qu' à l'inverse Leibniz se retrouve, face à Cardan, du côté d'un Scaliger dont l'ironie alors trouve grâce à ses yeux. Son Specimen quaestionum philosophicarum (1664) sanc­tionne les « modernes » qui « osent nier l'existence d'une essence commune à tous les hommes », « principalement » ces « médecins » qualifiés de Singularisti dont le premier nommé est justement Cardan, « sceptique » sinon peut–être « athée », et que « Scaliger a réprimandé pour avoir soutenu qu'un homme en peinture ressemble plus à un homme vivant qu'un savant à un ignorant, lui enjoignant alors de prendre un cheval peint pour le conduire dans la poussière des hivers milanais » [102] .

Les nombreuses lectures de Scaliger lui valent en tout cas l'aveu d'une dette de la part d'un Leibniz qui n'a pas que mépris, tant s'en faut, pour les Scolastiques. Ainsi dans une lettre à M. M. Remond de Montmorency (1714) :

Il y a eu autrefois un Suisse, qui avoit mathématisé dans la Scholastique : ses Ouvrages sont peu connus ; mais ce que j'en ai vu m'a paru profond et considérable. Jules Scaliger en a parlé avec estime ; mais Vives en a parlé avec mépris. Je me fierois davantage à Scaliger ; car Vives était un peu superficiel [103] .

Et de fait, Suisset, « le Calculateur », alias Roger Swineshead († ca. 1365), apparaît chez Scaliger dans ses Exercitationes ad Cardanum [104] .

La préface des Nouveaux essais sur l'entendement humain déjà cités fait à Scaliger un em­prunt explicite. Contre John Locke, l'interlocuteur qu'il se donne tout au long de cet ouvrage (sous le nom de Philalèthe) [105] , Leibniz veut croire, avec Platon, les Scolastiques et beaucoup d'exégètes de l'Epître aux Romains sur « la loi de Dieu écrite dans les cœurs » (chap. 2, v. 15), que

l'âme contient originairement les principes de plusieurs notions et doctrines que les objets externes réveillent seulement dans les occasions... Les Stoïciens appelaient ces principes Prolepses, c'est– à–dire des assomptions fondamentales... Les mathématiciens les appellent Notions communes (êïé íNò dí íïßá ò). Les philosophes modernes leurs donnent d'autres beaux noms, et Jules Scaliger particu­lièrement les nommait Semina aeternitatis, item zopyra, comme voulant dire des feux vivants, des traits lumineux, cachés au–dedans de nous, mais que la rencontre des sens fait paraître comme les étincelles que le choc fait sortir du fusil. Et ce n'est pas sans raison qu'on croit que ces éclats marquent quelque chose de divin et d' éternel qui paraît surtout dans les vérités nécessaires [106] .

Ces zopyra dont Scaliger fait un remploi sans doute inspiré de Platon [107] , Leibniz peut les devoir aux Electa Scaligerea de 1634 déjà évoqués, à savoir ces « morceaux choisis » privilé­giant « dans toutes ses œuvres » les « sentences, préceptes, définitions, axiomes » (432 p. in–8°) [108] . Le Nachleben de Scaliger, auteur d'ouvrages monumen­taux dans l' épaisseur desquels on peut se perdre, fut certainement conditionné par l'accès commode offert par ce type de compilation. Du même ordre était le recueil plus modeste (127 p. in–12) de Johann Ulrich Müffling : Flores Iulii Caesaris Scaligeri, Viri Clarissimi, sive melli­ficium sententiarum selectis­si­marum, ex utilissimis et prope divinis operibus eius confectum, Iena, 1625 [109] . C'est également à Iéna dans les mêmes années que sont publiés, posthumes, de Thomas Sagittarius, des Meta­physicorum, puis Physico­rum Aristotelico–Scaligereorum libri (1622 et 1625) où Kristian Jensen voit « probably the most extreme example of dependence on Scaliger [110]  ». L'adjectif dans ces titres signifie–t–il que soit accordée à Scaliger une autorité non moindre qu' à Aristote ? Il peut s'agir plus simplement de désigner sans ambiguïté la variété d'aristotélisme prise alors pour référence,  étant donné qu'Aris­tote s'est vu réinterpréter suivant toutes les formes d' éclectisme [111] . Le fait que, dès le titre, le nom de Scaliger soit introduit dans le mixte en question traduit néan­moins une forme d'allégeance flatteuse à son égard [112] . Encore une fois c'est à l'Allemagne de la première moitié du XVIIe siècle que revient l'exclusivité de tels florilèges en ce qui concerne cet auteur.

S'il faut retenir encore un aspect par où Scaliger a pu retenir l'intérêt de Leibniz, on soulignera — last, not least — son rapport positif à la langue allemande. Rapport insolite dans la mesure où ses grands ouvrages théoriques tels que le De causis linguae latinae ou les Poetices libri septem apparaissent comme saturés par le latin qui y intervient tout à la fois comme médium d'expres­sion, comme langue objet et comme métalangue. Pas de place en apparence pour les vernaculaires. Et pourtant... Au chap. 45 du De causis, on voit Scaliger imputer la forme Rhenus (le Rhin) à la « sottise » de ceux qui (à la suite de Priscien citant ce mot comme exemple de r initial aspiré) négligent le fait que « les Allemands n'accompagnent cette lettre d'au­cun souffle » (l'aspiration du r, notée rh) : de fait, « c'est avec beaucoup de douceur [i. e. sans aspiration] que (ceux–ci) pro­noncent en leur langue 'juge, anneau, cheval' », si bien qu'au lieu de devoir le nom de leur fleuve aux Grecs [chez qui le ῥ initial est toujours muni de l'aspi­ration que note l'esprit rude], ils l'auront « peut–être bien plutôt » baptisé à l'aide du « mot par lequel ils désignent aujourd'hui la 'gelée blanche' », nom étendu à « toute eau glacée, et dès lors aussi au R(h)in » [113] . Scaliger commence par évoquer les mots allemands auxquels il songe par le biais de leurs tra­duc­tions latines : iudex, annulus, equus et plus loin pruina ; mais il ne craint pas d'inscrire les termes originaux dans la marge, en regard du latin. Mise en marge qui est non seulement mise à part (Scaliger ne mélange pas du vernaculaire avec son latin), mais aussi bien mise en relief puique, ainsi placés, les termes en question sautent aux yeux : Richter, Ring, Rosz, Riff  [114] . De plus — fait peu banal de la part d'un Italien —, Scaliger exalte l'allemand par rapport aux langues antiques : avec, pour son époque, une belle indépendance de jugement, il refuse de l'intégrer à une hiérarchie préconçue et d'aller prendre hors de cette langue l'ori­gine du nom propre en question, comme font ceux qui vont lui chercher très loin des lettres de no­blesse et le rapportent au grec. Cette exaltation, fondée sur une réelle érudition, un esprit cri­tique aiguisé et une intuition linguistique fine, tourne à vrai dire, comme souvent chez Scaliger, à la reconsti­tution pseudo–historique, voire à la poli­tique–fiction [115]  : la mélodieuse « douceur » de ce r simple marquerait l'accord, en fait de bon goût lin­guis­­­tique, des Allemands, « peuple très noble » [116] , et des Latins qui eux non plus « n'ont pas voulu de l'âpreté » du r aspiré des Grecs. Déjà Tortelli, l'ami de Valla, avait défendu la graphie Roma, non Rhoma (contre la classique éty­mo­­logie par ῥϖ́μη, « force ») [117] . Voilà en tout cas des­serrée l'alliance des grandes langues an­tiques de culture, latin et grec, telle qu'un Érasme en a promu la cause [118] , au profit d'une autre, latin et allemand (on se souvient que Scaliger, champion du latin, se targue en même temps d'avoir reçu une éducation germanique [119] ). D'où l'originalité de ce « De causis linguae latinae » qui félicite l'alle­mand de ne pas cultiver des traits phonétiques jugés inesthé­tiques, telles ces aspirations qui enlaidissent le grec (en fait l'allemand n'en manque pas ailleurs qu'après r : Scaliger feint–il de l'oublier ?). De plus, l'alle­mand a le mérite aux yeux de Scaliger de ne pas être, à la différence du français et des autres verna­culaires apparen­tés, une forme dé­gradée du latin où s' étale honteu­sement la dé­chéance de celui–ci. Dans sa Dissertation sur le style de Nizolius, Leibniz soulignera à son tour que « l'alle­mand diffère du latin toto caelo, ce qui n'est pas le cas de l'italien et du français » et il voit là la « cause » du fait qu'en Allemagne « la philosophie a été trop tardive­ment pratiquée dans la langue vernaculaire » [120] . Cette dernière pré­occupation est, pour le coup, tout à fait étrangère à Scaliger [121] .

Sauvegarde et appropriations dans l'aire germanique

Le pillage d'Agen par les troupes catholiques de Monluc en 1562 causa la destruction d'une grande partie des textes inédits de Scaliger. Même en tenant compte de certains titres peut–être fictifs, les pertes, difficiles à estimer, ont dû être importantes : aux 120 livres d'Etymologies, aux 20 livres du De re herbaria, au commentaire au De officiis déjà mentionnés, il faut sans doute ajouter un De simplicibus medicamentis, un De voce, un De re equestri, d'autres Exercitationes tant familiares que nobiliores, etc. [122] Et pourtant l'œuvre est bel et bien là, monumentale : 102 pages in–folio pour les Discours contre Erasme, 353 pages in–4° pour le De causis linguae latinae, 364 pages in–folio pour les Poetices libri septem, 1248 pages in–folio et 226 folios in–4° de traduction et de commentaires d'Aristote, 396 pages in–folio et 331 pages in–8° de commen­taires sur Théo­phraste, plus de 1000 pages in–8° de poésie néo–latine, 475 pages in–8° de lettres et discours... Si l' émigré que décida d'être Jules–César Scaliger peina à se faire reconnaître dans son pays d'adop­tion à la hauteur de ses très hautes ambitions philosophiques et littéraires (encore qu'il soit parvenu à faire paraître à Paris et à Lyon nombre de ses écrits), c'est à un autre mouve­ment de déplacement qu'est due en bonne partie la sauvegarde et la diffusion de la majeure partie de ses œuvres : celui que répéta à sa manière, et dans un contexte certes tout autre, son fils Joseph–Juste, passé de France à Genève, puis finalement à Leyde, où il obtint quant à lui, pour des travaux également immenses, mais au service d'un type bien différent de « philologie », le renom euro­péen auquel avait aspiré son père. La revanche posthume de Scaliger père fut ainsi en bonne partie orchestrée par Scaliger fils, même si quelques autres y prêtèrent aussi la main, tels que son autre fils Sylve (1584), et plus encore Robert Constantin (1561, 1566, 1584) et Jacques–Philippe de Maussac (1619–1620), quoi qu'il en soit des « tensions » observables entre ces divers mandataires ou « ayants droit » et au « frein » qu'elles ont pu mettre à « la diffusion d'une œuvre profuse et difficile » [123] .

Paradoxalement, le succès tardif du premier Scaliger, Italien naturalisé français, fut alle­mand et néerlandais : on l'a vu se matérialiser avec cette expansion éditoriale développée chro­no­logi­quement sur tout un siècle (ca. 1560–1660) et jalonnée géographiquement par un grand nombre de points sur cette carte que j'ai dressée schématiquement, dont l'axe central, par–delà l'entrée qu'avait constituée Genève, fut la vallée du Rhin d'un bout à l'autre : Bâle, Stras­bourg, Heidelberg, Francfort, Leyde, Amsterdam... Des relais efficaces furent assurés par des impri­meurs d'origine française : j'ai nommé les Commelin, les Wechel. Mais ceux–ci n'ont pu agir que parce que les Allemands se sont eux–mêmes profondément assimilé et approprié l'œuvre, l'enrô­lant au service de leurs intérêts spécifiques : littéraires, philosophiques, confes­sionnels.

Les lieux d' édition ne sont pas ici les seuls pertinents. Ainsi, dans les années 1640, furent rédigées et imprimées à Wittenberg toute une série de thèses de philosophie naturelle (disputa­tiones de ordine... mundi, de materia et vacuo, de raritate et densitate, de vacuo et loco, de generatione, de elementorum loco, de anima mundi Platonica, etc.) fondées sur la discussion d'extraits des Exercitationes de Scaliger (la bibliographie de Michel Magnien cite leurs auteurs : Ch. Bremer, J. Janus, G. Kronbigell, J. Kuhn, Ch. Peck, A. von Aspern, Ch. Hoffmann, G. Lang, Ch. Stoltz, E. Alberus, G. Newenfeldt...) [124] . Dans le principe posé par Kronbigell : « Primum Car­danus videndus, post Scaliger, deinde veritas », peut–on voir avec Ian Maclean l'indice du fait, sans doute incontestable, que « by 1645 Scaliger's reputation had declined » [125]  ? L'ordre de prio­rité ici fixé répond bien plutôt à l'antériorité de Cardan dans un débat où Scaliger fut le répon­dant ; et celui–ci n'aurait pas contesté qu'on doive en fin de compte s'en remettre, non à des hommes, mais à « la vérité » [126] . Par ailleurs, Maclean fait ce constat remarquable, mais à propos de l' époque antérieure, que, si « both Cardano and Scaliger are frequently cited by turn–of–the–century scho­lars », néanmoins « from the point of view of the publisher and bookseller, only Scaliger is worthy of mention » (car, à la différence des Exercitationes de Scaliger, le De subtili­tate de Cardan « enjoyed a spasm of success in the 1550s and again in the 1580s, but is thereafter not reprinted ») [127] .

J'ai évoqué l'enjeu que la référence à Scaliger put constituer entre les jésuites et les milieux protestants : dans le chapitre où Luc Deitz retrace la « Wirkungsgeschichte » de la Poétique en tête de l' édition critique de cette œuvre (avec traduction allemande), il note le crédit qu'accorda très tôt à Scaliger la Ratio studiorum de la Compagnie et tout ce que lui doivent les théoriciens de celle–ci, tel en Allemagne Jacob Spanmüller, dit Pontanus, en 1594 [128] . Mais à force de déplo­rer que la Poétique n'ait été généralement « reçue que de façon ponctuelle, non critique et non systé­matique [129]  », Deitz sous–estime sans doute le rôle de relais qu'auront joué en profondeur à l' égard du traité scaligérien ces « circulateurs intellectuels » (comme dit Luce Giard [130] ) que furent les jésuites au travers de leur réseau de collèges. Voilà qui en fait valut sûrement mieux pour Scaliger que d'avoir été, si tant est que Deitz ait raison, « compilé et condensé » par Martin Opitz (Buch von der Deutschen Poeterey, Breslau, 1624) d'où l'auteur de la Poétique ne ressor­tirait que comme un « scholastisch petrifizierter Scaliger » — un sort guère moins désastreux que celui réservé selon Deitz à cette même Poétique par la France du XVIIe siècle, laquelle, « suite à une série de malentendus », l'aurait réduite à une « sèche carcasse conceptuelle distordue » (« ein dürres und deformiertes Begriffsgerippe ») [131] . Deitz n'a certes pas tort de souligner les simplifi­cations, voire les trahi­sons, que les utilisateurs de Scaliger lui firent subir de manière plus ou moins légitime. Reste que ces gauchissements sont un fait qui a davantage besoin d'être interprété que d'être déploré. Or une lecture moins sombre me paraît possible. Ainsi Walter Sparn et Ulrich Gottfried Leinsle, notamment, ont constaté l'attention portée au Scaliger des Exercitationes par les pro­moteurs au XVIIe siècle allemand de la « Schulmetaphysik », et ils ont mis au jour la méta­morphose finale­ment féconde que subit là un auteur dont l' écriture n'avait pourtant pas été commandée par les contraintes propres au style universitaire [132] . Kristian Jensen, auteur de la première et excellente monographie sur le De causis sous le titre « Rhetorical Philosophy and Philosophical Gram­mar » [133] , a par ailleurs analysé la « Protestant Rivalry » entre Calvinistes et Luthériens, très in­tense en Allemagne au tournant des XVIe–XVIIe siècles, et il voit Scaliger enrôlé au service d'une né­cessaire conciliation entre « Metaphysics and Rhetoric », même si ce fut fi­nalement au détri­ment, croit–il, de la première [134] . Jensen trouve par exemple «  étrange » que Rudolphus Goclenius (auteur à Marburg des Aduersaria déjà évoqués relatifs aux Exercita­tiones [135] ) « ait recours pour des introductions élémentaires à un auteur aussi non systématique que Scaliger » et il estime que bien souvent « on utilise » celui–ci « de manière purement rhétorique » — ce qui n'est pas sous sa plume un compliment —, mais il crédite Scaliger d'« avoir, face aux objections de type huma­niste, rendu acceptable une terminologie technique dans le champ philo­sophique » : « légitima­tion » due au fait qu'« incomparablement plus élégant que Suarez », Scali­ger sera apparu comme un excellent coiner of phrases, un « for­geur d'expressions » heu­reuses [136] . Certes, Jensen juge que le fond n'aura pas été, chez Scaliger, à la hauteur de la forme, mais voilà qui prête à discussion... [137]

J'ai largement cité Leibniz. Non qu'il s'agisse de prétendre que Scaliger ait été pour ce philo­sophe une référence de premier plan. Mais il ne faudrait pas non plus sous–estimer les appré­ciations généralement positives que l'on trouve éparses à son sujet dans l'immense corpus leibnizien. A titre de contre– épreuve, qu'on leur compare tout d'abord ce qui a pu être dit par Nelly Bruyère de ce « lecteur de Ramus » que fut également Leibniz [138] . Elle rappelle la très vaste « extension du ramisme en Allemagne » qui fit que « la culture du jeune Leibniz baignait dans une atmosphère ramiste » et elle souligne « la dette considérable » de celui–ci « envers Ramus et le ramisme » à propos de la « redéfinition des termes de logique » (p. 365 et 377). Reste le jugement sévère porté par la Nova methodus discendae docendaeque iurisprudentiae (1667) :

Comme l'a objecté justement à Pierre Ramus et aux Ramistes l'incomparable Verulam, il arrivait par leur souci inquiet des dichotomies qu'ils exprimaient la chose plus qu'ils ne la comprenaient, chose qui pendant ce temps s' évanouissait comme une anguille, ou bien laissaient le bon grain des propriétés pour ce qui n' était que la paille inutile des divisions [139] .

Sévérité non moindre quand ailleurs Leibniz reproche à Ramus d'avoir délaissé la méthode démonstrative d'Euclide au profit exclusif de sa propre méthode divisive, plus élégante que rigou­reuse, même si, selon Bruyère [140] , la critique s'appliquerait plus justement au ramisme allemand d'un Stahl et d'un Thomasius qu' à Ramus lui–même.

Du « charme trompeur » de ce formalisme « délirant », Leibniz s'est vu libérer par Bacon, avec son ars experimentandi, et par la « résurrection de la philosophie corpusculaire », avec Gas­sen­­di et Hobbes [141] . On comprend qu' à un Ramus vu comme un dissident malheureux du péripa­té­tisme (« il a substitué d'autres termes techniques à ceux d'Aristote qu'il renversait, et accru, non pas le savoir, mais la peine » [142] ), Leibniz ait pu préférer un aristotélicien d'assez stricte obser­vance comme Scaliger (qu'avait à ce titre apprécié Jacob Schegk, adversaire de Ramus [143] ).

Une seconde contre– épreuve consisterait à relire Descartes ou Malebranche à la re­cherche de références à Scaliger. Les spécialistes de ce dernier n'en signalent pas et je doute qu'on puisse en trouver qui aient la portée de celles relevées chez Leibniz. Et pour cause : en Allemagne le terrain avait été longuement préparé. Les libraires surent y alimenter une demande universitaire forte et diversifiée. La grammaire, la poétique, la métaphysique y intégrèrent la référence à un Scaliger « reformaté » (si je puis dire) en fonction d'exigences propres à ce pays, mais de manière d'autant plus large qu'aucun des fronts confessionnels ne réussit à le confisquer à son usage exclusif. Quant à Leibniz dont les convictions propres ne bornèrent jamais l'ouver­ture d'esprit ni l'ampleur de vues, on ne s' étonnera pas qu'intensément préoccupé par la question de la langue — langue commune et langue philosophique, langue vernaculaire et langue uni­verselle —, il ait pu se trouver de réelles affinités avec le libre héritier de la « questione della lingua » instruite par la Renaissance italienne que, latiniste et philosophe, Scaliger n'aura cessé d'être. Les philosophes français contemporains de Leibniz n'avaient pas les mêmes intérêts de connaissance et le français n' était certainement pas en leur temps dans la situation névralgique — celle d'une fierté humiliée — que connaissait encore au même moment l'allemand dans son rapport au latin [144] . Il est somme toute logique que Scaliger ait eu pour destin posthume, non seulement de ne plus guère exister pour l'Italie qu'il avait quittée, mais aussi de n'obtenir de la France qu'il avait rejointe qu'une reconnais­sance limitée (surtout perceptible, mais avec les nuances qui s'imposent, dans le do­maine de l'esthétique littéraire [145] ).

Autre philosophe allemand, Kant comptera plus tard Scaliger, associé notamment à Pic de la Mirandole et à Politien — un voisinage flatteur —, parmi ces Polyhistoren « qu'on ne doit pas mépriser sous prétexte que peut–être dénués de jugement (Urteilskraft) » puisqu'ils eurent en tout cas, grâce à leur « prodigieuse mémoire », le « mérite d'amasser le matériau brut » qu'il re­viendrait «  à d'autres d' élaborer » : « avec tous les livres qu'ils ont dans la tête, on chargerait cent cha­meaux » [146]  ! Bienveillante ironie, mais fort éloignée de l'appréciation subtile et géné­reuse de cet autre Polyhistor que fut Leibniz, dont les vastes lectures (celle de Scaliger y compris) ne l'empêchèrent nullement, quant à lui, de savoir « s'orienter dans la pensée ». Mais sans doute Kant reflète–t–il ici la condescendance de l'âge des Lumières vis– à–vis d'une Renais­sance encore en attente de sa redécouverte par un Michelet ou par le Jacob Burckhardt de Die Kultur der Renais­sance in Italien (1860).

Terminons sur un autre Jacob Burckhard (1681–1752), non plus l'historien d'art du XIXe siècle, mais, dans la génération qui sépare Leibniz de Kant, ce professeur d' éloquence qui devint en 1738 directeur de la Bibliotheca Augusta de Wolfenbüttel (dont il se fit aussi l'historien). Il avait été dans sa jeunesse l'auteur d'un De linguae latinae in Germania per septemdecim saecula amplius fatis publié à Hanovre en 1713. Cette évocation du « destin » allemand du latin sur « dix–sept siècles » en divise l'histoire en sept périodes, depuis la laborieuse émergence au sein de la barbarie médiévale jusqu' à l' épanouissement advenu au XVIe siècle où l'Allemagne se prit pour cette langue d'un « zèle incroyable » qui amena celle–ci « non loin de la perfection », mais, hélas, « se refroidit » au XVIIe : d'une part on succomba aux particularismes de styles prétendus « phi­lip­pique » ou « lipsien » ; d'autre part, « chez les jésuites, l' étude du latin régressa peu à peu » [147] . Certes, Burckhard rend hommage aux Vossius et Scioppus qui ont continué d'illustrer le latin, mais il voit s' éloigner cet âge d'or dont Scaliger fut à ses yeux l'un des représentants et il se plaît à citer l' éloge flatteur que décerne la Poétique aux productions en ce domaine dues à l'« ingenium magnum » d'un Melanchthon ; plus loin, il réconcilie tacitement Erasme, Scaliger et même Ni­zolius, en invoquant le Premier discours contre Erasme où Scaliger prend le parti de ceux qui, soucieux de bonne latinité, se constituent un « trésor » de « formules » sélectionnées chez les meilleurs auteurs, à commencer par Cicéron ; plus loin encore, il unit dans un même pluriel « les Scaliger » ... [148] Au bibliothécaire de Wolfenbüttel, nostalgique d'un temps qui s'en va, on n'aura pas de peine à préférer ce bibliothécaire de Hanovre que fut un temps Leibniz : au lieu de rêver de la restauration d'un latin en voie de désuétude, il osa faire beaucoup plus que de l'illustrer comme médium des échanges intellectuels à travers l'Europe puisqu'il alla jusqu' à construire l'utopie d'en faire la matrice d'une langue nouvelle, d'une langue universelle. Et l'on peut penser que l' échec de cette tentative importe moins en définitive que l'intelligence qui la fit concevoir [149] .



[1] Voir la remarquable édition avec traduction et notes par M. Magnien de ces Orationes duae contra Erasmum, Genève, Droz, 1999.— Outre Michel Magnien, je tiens à remercier Thierry Buquet, Martine Furno, Luce Giard, Claire Lecointre, Marine Picon et Jacob Schmutz à qui la présente étude est redevable à divers titres. J'ai une dette par­ticulière envers la Bibliothèque de Lettres de l'Ecole Normale Supérieure de Paris et son fonds d'ouvrages anciens.

[2] De causis..., Lyon, S. Gryphe, 1540, préface à Sylve, f. bb 2 r.

[3] Edition princeps, Lyon, S. Gryphe, 1539. Voir Poemata in duas partes divisa..., 1600, s. l. [Heidelberg ?], Commelin, 1re partie, p. 313.

[4] Sur Scaliger, « page de Maximilien » (d'après sa Poétique et ses commentaires sur l'Histoire des animaux), voir Magnien, Orationes..., p. 37–38. Cf. M. Billanovich, « Benedetto Bordon e Giulio Cesare Scaligero », Italia medio­evale e umanistica 11 (1968), p. 187–256, spéc. p. 222 et 227. Sur son baptême, voir Exotericarum Exercitationum liber de subtilitate ad Cardanum, 1557, f. 337 v. (cit. in P. Lardet, « Langues, traduction, onomastique : le débat Scaliger–Cardan (1550–1560) », in Mémoires de la Société de linguistique de Paris, nouvelle série, t. 3 : Histoire de la linguistique, Paris, Klincksieck, 1995, p. 171–172).

[5] Leyde, Fr. Raphelengien, 1594. Voir Billanovich, art. cit., p. 218 et 246–247. Cf. J. –C. Scaliger, lettre 13, in Epistolae aliquot..., Toulouse, D. et P. Bosc, 1620, p. 31, cit. in Magnien, Orationes..., p. 372 n. 143 : « la race des Scaliger... née et grandie dans les Alpes autrichiennes ». Scaliger se plaît à évoquer Germani nostrates, « les Allemands, nos compatriotes », à propos de certains faits de prononciation : De causis..., 1540, 1, 8, p. 15 ; 1, 10, p. 18 ; Poetices libri..., 1561, 72, 1, p. 355 A ; surtout 72, 2, p. 362 C', à propos d'Erasme qui «  écrase la voyelle médiane de postulo [en *postlo] », « courant le risque d'être qualifié de 'barbare' étant donné que notamment les Allemands, nos compatriotes de Vindélicie, de Carniole, du Norique, et pareillement les Souabes, les Saxons, prononcent ainsi ce verbe, si bien que c'est à peine si cette voyelle s'entend », et Scaliger s'excuse alors : « Reste que, pour ma part, je n'irai pas me moquer de mes ancêtres maternels » (cf. ibid., 352 D, à propos de uoluptas prononcé *uolptas : « il n'est rien qui se rapproche autant d'un Theutonicus sonus », à « fuir » bien entendu).

[6] Billanovich, art. cit.

[7] « Ici aucun mortel ne vit pour le genre d' études qui est le nôtre et... il n'existe aucun endroit sur terre où les érudits se rendent moins souvent » (2nd discours contre Érasme, 1537, éd. Magnien, p. 340, l. 3120s). Voir Magnien, Ora­tiones..., p. 154 (et ses correctifs à ce jugement trop sévère aux p. 236s) ; Id., « Peregrini sumus in lingua patria. Entre histoire et exil : J. –C. Scaliger et le latin », Journal of the Institute of Romance Studies 2 (1993), p. 120 (ren­voyant aussi, à propos de ce « désert culturel » que serait Agen, à la « longue pièce à l'anagramme transpa­rente » intitulée Nugamen [= Agennum] dans le recueil scaligérien Vrbes, in Poematia, Lyon, 1546).

[8] « Protestant Rivalry — Metaphysics and Rhetoric in Germany c. 1590–1620 », The Journal of Ecclesiastical History 41 (1990), p. 30–31.

[9] M. Magnien, « Un humaniste face aux problèmes d' édition, Jules–César Scaliger et les imprimeurs », Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance 44 (1982), p. 307–329.

[10] Cit. d'après D. G. Morhof in Magnien, Orationes... (sup., n. 1), p. 260 n. 226. Voir inf., ad n. 45 et 47.

[11] Ms. Paris, BnF, lat. 13063, f. 280. Je dois cette citation à M. Magnien qui a eu l'obligeance de me communiquer avant publication son étude sur « Robert Constantin (ca. 1530–1605) éditeur de Jules–César Scaliger », à paraître dans les Mélanges Jean Céard (Genève, Droz).

[12] Je dois à M. Magnien copie de la lettre de Gesner, in Epistolae medicinales, Zurich, Froschauer, 1577, f. 133 r. Voir son étude à paraître (sup., n. 11), ad n. 56. Gesner publia son Historia animalium en 1551 (Zurich, Froschauer). La 2e éd. posthume (Francfort–sur–le–Main, Camber, 1603) cite nommément Scaliger : ainsi l'article « Girafe » (De camelo­pardali) emprunte à la description qu'en donnaient en 1557 les Exercita­tiones de Scaliger (209, 3, f. 280 r.) : Gesner († 1565) aura là complété son information. Je remercie Th. Buquet de m'avoir signalé cet emprunt (et la source probable de Scaliger : un récit de Giosafat Barbaro [1413–1494], ambassadeur de Venise qui, en 1471–1472, voyagea en Perse, en Russie méridionale et dans le Caucase [édition signalée : Venise, Alde, 1543]).

[13] Voir S. Kusukawa, « Lutheran uses of Aristotle : a comparison between Jacob Schegk and Philip Melanchthon », in Philosophy in the Sixteenth and Seventeenth Centuries. Conversations with Aristotle, C. Blackwell et S. Kusu­kawa (éds), Aldershot (etc.), 1999, p. 169–188 ; Ch. Methuen, « The teaching of Aristotle in late sixteenth–century Tübin­gen », ibid., p. 189–205, spéc. p. 192–194 (évoquant aussi l'attention portée aux Exercitationes de Scaliger par Georg Liebler, collègue de Schekg à Tübingen) ; Bruyère, Méthode... (inf., n. 138), p. 182–186.

[14] C'est Schegk qui fournit cette référence précise (soit, dans l' édition princeps [Paris, 1557], aux f. 402 r. –403 r.).

[15] Voir la bibliographie due à M. Magnien (inf., n. 18), p. 328 (2.5.2).

[16] Jensen, Rhetorical Philosophy... (inf., n. 76), p. 140–144, spéc. p. 142.

[17] Schegk ne semble pas savoir que Scaliger avait été l'auteur, dès avant 1536, d'un De semine genitali (perdu) au titre par conséquent voisin de celui de son propre De plastica seminis facultate. Voir Magnien, Orationes..., p. 262–263.

[18] In Acta Sca­li­ge­riana, J. Cubelier de Beynac et M. Magnien (éds), Agen, Société Académique, 1986, p. 293–331. Pour les œuvres imprimées, outre l'ouvrage de J. Thierry que Magnien m'a signalé depuis (Annotationes in Lauren­tii Vallae De latinae linguae elegantia libros sex..., Bâle, B. Lasius, 1541, citant le De Causis 4, 91, p. 169–170), ajouter Idea bonae et rarae feminae. Dat is : Een oprecht Patroon, van eene goede, jae gewenster Vrouw–persone [...], La Haye, Aert Meuris, 1626 (n° 2510 in « The Gerritsen Collection of Women's History », reproduit sur microfiche [Glen Rock, NJ, Microfilming Corporation of America, 1975] consultable à la Bayerische Staats­bibliothek de Munich [cote Film P 191–2510]). Il s'agit en fait d'un recueil de 35 p., dont seule la première pièce, intitulée « Iulii Caesaris Scaligeri Idea mulieris rarae et bonae », est de Scaliger, soit 6 distiques élégiaques où l'on reconnaît la Mulieris idea rara de son recueil intitulé Farrago (édition princeps posthume : Genève, 1574 ; voir Poemata..., 1600 [sup., n. 3], 1re partie, p. 165 [Inc. « Pauca loquens, vacuata superstitione, pudica » ; expl. « Majo­ris­que operae, quae volet esse mala »]), qui occupe ici la seule p. 3 (f. A 2 [r.]). Suivent neuf autres pièces de longueurs variées en néerlandais ou en latin (dont une d'Alciat [p. 21 : 6 vers], une de Janus Dousa [p. 22 : 2 vers], une de Théodore de Bèze [In adulteros : p. 24–33, avec paraphrase en néerlandais]).

[19] La première période, italienne, de l'existence de Scaliger ne se signale que par deux titres mineurs : une pièce liminaire à une Tabula de l'œuvre de Duns Scot établie par A. De Fanti et une traduction italienne de Vies de Plutarque (Venise, 1516 et 1525).

[20] A une exception près, et mineure, en 1630, avec la parution d'un bref traité médical annexé aux œuvres du médecin J. Dubois : la Disputatio de partu cuiusdam infantulae Agennensis.

[21] Voir Magnien, op. cit. (sup., n. 11). On ajoutera avec Magnien (ibid.) les Animadversiones sur les Histoires de Théophraste dont l' édition princeps dut attendre 1584, Joseph (aidé de Sylve) ayant enfin obtenu de Daléchamps à qui Constantin en avait remis le manuscrit qu'il le fasse publier à Lyon (muni des annotationes de Constantin).

[22] Voir Magnien, Orationes..., p. 86–88.

[23] A la seule exception des extraits du livre 5 de la Poétique publiés à Anvers en 1565 dans le De re poetica de G. Fabricius : voir Magnien, in Acta Scaligeriana... (sup., n. 18), p. 303 (1.1.17.6).

[24] Voir Jensen, Rhetorical Philosophy... (inf., n. 76), p. 162–164 et 188, renvoyant notamment, pour Sanctius, à G. Clerico, « F. Sanctius : histoire d'une réhabilitation », in La grammaire générale. Des modistes aux idéologues, A. Joly et J. Stéfanini (éds), Lille, Presses Universitaires, 1977, p. 125–145 (ajouter l'introduction de la même à Sanctius, Minerve ou les causes de la langue latine, Lille, Pr. Univ., 1982, p. 60–62) et, pour Buommattei, à C. Trabalza, Storia della grammatica italiana, Milan, 1908, p. 300–316, et à G. A. Padley, Grammatical Theory in Western Europe, 1500–1700. Trends in Vernacular Grammar, Cambridge, University Press, 1985, p. 254–268 (ajou­ter p. 269–282 sur Sanctius et 363–378 sur Wilkins). Quant aux Poetices libri septem, voir Deitz, loc. cit. (inf., n. 128). Jensen (op. cit., p. 46 n. 191) signale que, « towards the end of the sixteenth century the Exercitationes seem to have been standard reading for intellectually more adventurous students of physics in England » (ainsi R. Batt à Oxford [1579–1586] ou J. Everard à Cambridge [1600–1601]).

[25] Hormis les deux parues du vivant de Scaliger : Bâle, 1541 (extrait du De causis par J. Thierry [sup., n. 18]) ; Cologne, 1544 (De comicis dimensionibus [Les mètres de la comédie]).

[26] Voir Magnien, Orationes..., p. 83 : l' éditeur Bernard Walther publia les Poemata accompagnés d'Epigrammata in haereticos dus au jésuite André des Freux et s'en prend dans l'introduction à ceux qui, passant sous silence le Premier discours contre Erasme, « desservent les Mânes de Jules–César en essayant de le prendre au collet pour l'attirer dans leur troupeau, comme l'ont fait auparavant à Genève ceux qui ont publié (s)es poèmes... en suppri­mant... les Hymni sacri qu'il avait chantés, selon le rite catholique, à la gloire de Dieu et des saints ». Cf. ibid., p. 290 (et p. 76 n. 262) . Voir aussi A. Grafton, « J. Scaliger's Manuscript of his Father's Poemata », Bodleian Library Record 12 (1988), p. 502–505 ; Ch. –A. Fiorato, « Jules–César Scaliger bien ou mal sentant », in Acta Scaligeriana (sup., n. 18), p. 13–33, spéc. p. 28, soulignant la « parfaite cohérence » entre « l'orthodoxie belliqueuse des premiers poèmes religieux et des deux Orationes » de Scaliger et son « système conceptuel » ; p. 29, notant « ses affinités avec les courants catholiques de la période du Concile de Trente et sa distanciation par rapport aux tendances... du réformisme évangéliste et de la Réforme protestante ». Sur la façon dont Joseph Scaliger, « déchiré entre sa piété filiale et son admiration » pour Erasme, « tente de justifier (sa) destruction » des exemplaires de violentes lettres antiérasmiennes de son père que, malgré ses « scrupules », Maussac finira par publier en 1620 (onze ans après la mort de Joseph), voir Magnien, Orationes..., p. 87–88 (citant les Scaligerana).

[27] Peut–être 9 ou même 10, car, pour 2 impressions sans précision de lieu, l'une des Poemata (1591), l'autre de la Poétique (1594), on peut hésiter entre Genève et Heidelberg. Voir I. C. Scaliger, Poetices libri septem. Sieben Bücher über die Dichtkunst, éd. et trad. L. Deitz, t. 1, Stuttgart–Bad Cannstatt, Frommann–Holzboog, 1994, intro­duction, p.  XXIII–XXIV, où, en ce qui concerne cet ouvrage, Deitz penche fortement pour Genève. C'est Commelin qu'il faut voir derrière la mention « Apud Petrum Santandreanum » des pages de titre (Pierre de Saint–André était le fils de sa cousine). Voir Deitz, ibid., p.  XX–XXIII.

[28] Deitz, ibid., p.  XXIV n. 21.

[29] « Ex recognitione Iosephi Scaligeri » précise la page de titre de certains exemplaires de l' édition de 1607 conservés à Bruxelles (Magnien, in Acta Scaligeriana, p. 303 [1.1.17.4]), ainsi qu' à Leyde et à Oxford (Deitz, loc. cit., p.  XXVII n. 27). Deitz constate la valeur de cette révision, mais la trouve trop inégalement poussée pour qu'on puisse se fier à coup sûr à l'identification de son auteur par la page de titre (ibid., p.  XXVI–XXVIII). L'objection ne me paraît pas suffisante pour fonder un doute sur le nom du réviseur (Joseph a fort bien pu ne pas se sentir tenu à une relecture minutieuse et exhaustive de ce gros ouvrage).

[30] Voir Magnien, Orationes..., p. 289–290 (et sup., n. 26).

[31] Voir Magnien, ibid., p. 84–85.

[32] Voir inf., n. 108. J'ai cherché en vain dans les biographies allemandes qui pouvait recouvrir le nom d'« Itabyrion ». Dans sa préface, Freibisius s'en prend aux « jugements pervertis » de ceux qui « proclament que Scaliger n'a rien apporté de nouveau » alors que « de plus sagaces reconnaissent que son génie lui a permis d'approcher celui des anciens » au point que « sur beaucoup de points les savants eux–mêmes se sont trouvés dans l'embarras jusqu' à ce que la torche très éclairante de Scaliger les eût illuminés » (f. A 2 r.).

[33] Voir R. J. W. Evans, The Wechel presses : Humanism and Calvinism in Central Europe, 1572–1627, Oxford, 1975 ; Ian Maclean, « L' économie du livre érudit : le cas Wechel (1572–1627) », in Le livre dans l'Europe de la Renais­sance, H. –J. Martin et P. Aquilon (éds), Paris, 1988, p. 230–240 ; Id., « André Wechel at Frankfurt 1572–81 », Gutenberg–Jahrbuch 63 (1988), p. 146–176.

[34] G. W. Leibniz, Philosophische Schriften, t. 4 A, Berlin, Akademie–Verlag, 1999, n° 107, p. 435.

[35] Fr. Taubmann, Dissertatio de lingua latina, Wittenberg, P. Helwich (typis Meisnerianis), 1606, p. 49 (l'ouvrage compte 116 p. in–12). Dans l'exemplaire que j'ai consulté (Ecole Normale Supérieure de Paris, cote LP l 42 12°), cette dissertation est suivie, aux p. 117–164, d'une autre pièce intitulée Vtrum praestet extempore an cogitate versus componere où « le grand Scaliger » (Jules–César) est tout au long porté aux nues et cité comme poète : qu'on n'aille pas prétendre l'imiter comme improvisateur car, s'il a excellé en cela, c'est qu'« il était unique », lui, « l'aigle des habiles, l'âme des poètes, le démon de l'homme » (témoins Dousa et Lipse), et qu'il était inspiré (p. 135 et 137).

[36] M. Martini, Lexicon philologicum praecipue etymologicum, in quo latinae et a latinis auctoribus usurpatae tum purae, tum barbarae voces ex originibus declarantur, Brême, typis Villerianis M. J. Willii et G. Hoismanni, 1623, 4137 p. in–folio. J'ai consulté l' édition de 1711 (chez G. Broedelet) : le passage cité se trouve dans le premier des 3 tomes (reliés en un volume), p. 3.

[37] J'ai utilisé l' édition d'Amsterdam, 1662 (chez J. Phrymer) : l'expression citée figure à la p. 10.

[38] Pour Scioppius, voir Cl. Lecointre, La Grammatica philosophica de Caspar Schoppe, Thèse de doctorat d'Etat de l'Université Paris X, 1993 (à paraître : Genève, Droz) ; pour Sanctius, voir G. Clerico, Minerve... (sup., n. 24), tradui­sant l' édition de 1587 (au sous–titre simplifié : ... seu de causis linguae latinae). Je prépare (en collaboration avec B. Colombat et G. Clerico) l' édition critique avec traduction et annotation du De causis de Scaliger. Voir P. Lardet, « Grammaire et philosophie chez Jules–César Scaliger », in History and Historiography of Linguistics, H.‑J. Niederehe et K. Koerner (éds), Amsterdam et Philadelphie, J. Benjamins, 1990, t. 1, p. 261–273 ; Id., « Langues de savoir et savoirs de la langue : la refondation du latin chez Jules–César Scaliger », à paraître dans les actes du colloque de Paris, 11–14 octobre 2000, « Le latin, langue du savoir, langue des savoirs », E. Bury et Fr. Mora (éds).

[39] D. G. Morhof, De pura dictione latina liber, Io. Laur. Moshemius... edidit et notas adiecit, Hanovre, N. Foerster, 1725. Le passage traduit figure aux p. 265–266. A la p. 258, sont mentionnées les grammaires, « tirées des principes philosophiques », de Scaliger, Scioppius, Campanella et Caramuel ; à la p. 273, la Minerva de Sanctius, elle aussi « opus eruditissimum ». Pour Campanella et Caramuel, voir G. A. Padley, Grammatical Theory in Western Europe 1500–1700. The Latin Tradition, Cambridge, University Press, 1976, p. 160–184. Caramuel aura rencontré le De causis dans les milieux allemands et tchèques qu'il fréquenta vers 1640–1650. Il l' évoque sans enthousiasme en tête de sa Grammatica audax (Francfort, 1651, puis 1654) : « Seuls, je crois, Scot [i.e. Thomas d'Erfurt] et après lui Scali­ger et Campanella... ont publié une Grammaire spéculative, mais en empruntant des voies complètement diffé­rentes. Beaucoup de choses m'ont déplu chez Scaliger et plus encore chez Campanella, moins chez Scot, qui n'a guère écrit ailleurs avec plus de subtilité qu' à propos des modes de signifier en grammaire » (§ 1, f. 1). De J. Schmutz à qui je dois cette citation, voir « Le latin est–il une langue philosophique ? Le projet de réforme du Leptotatos latine subtilis­simus (1681) de Juan Caramuel y Lobkowitz (1606–1682) », à paraître in Le latin, langue du savoir... (sup., n. 38).

[40] Ed. cit., p. 266. Dans son Polyhistor (1688), Morhof évoque tour à tour les « lettres » des deux Scaliger, mais n'est plus dépréciatif pour le second (tout en continuant à célébrer lyriquement le premier) : « Joseph Scaliger, fils (du précédent) et pas moindre que son père, a aussi laissé des lettres. Les mérites de cet homme en matière littéraire sont très grands, et il faut le saluer dans toute l'Europe comme un père pour les lettres » (t. 1, livre 1, chap. 23, § 70, p. 285 de la 4e édition, Lübeck, P. Boekmann, 1747, p. 285).

[41] Joseph Scaliger. A Study in the History of Classical Scholarship, 2 vol., Oxford, Clarendon Press, 1983 et 1993.

[42] De causis..., Lyon, 1540, épilogue, p. 352 (tanquam uel peregrini uel etiam hostis).

[43] C. Scioppius, Scaliger hypobolimaeus, hoc est elenchus epistolae Iosephi Burdonis Pseudoscaligeri de vetustate et splendore gentis Scaligerae, Mayence, 1607.

[44] D'où l'ironie à son égard de Pierre Bayle : « Allez vous fier... à ce que les hommes doctes vous disent... En voici un des plus haut montez, qui à tout propos dit & se répete touchant son propre pere deux ou trois mensonges que des Pieces publiques & originales réfutent évidemment » (Dictionnaire historique et critique, 5e édition, 1734, t. 2, remarque K, p. 763, cit. in Magnien, Orationes..., p. 291 n. 345). Sur cette défense, voir Grafton, Joseph Scaliger... (sup., n. 41), t. 2, 1993, p. 691.

[45] Dissertatio praeliminaris ad M. Nizolii De veris principiis..., in Philosophische Schriften, t. 6/2, Berlin, Akademie–Verlag, 1966, p. 410. Ma traduction des passages cités de cette dissertation s'inspire de celle de R. Violette (in Lettres et opuscules de physique et de métaphysique du jeune Leibniz (1663–1671), Sciences et techniques en perspective, t. 6 [1984–1985], Université de Nantes), qui m'a été obligeamment communiquée par Marine Picon.

[46] Epistolae et orationes..., Leyde, C. Raphelengien, 1600, p. 252–253, cit. in Magnien, « Un humaniste... » (sup., n. 9), p. 307–308.

[47] Lexicon... (sup., n. 36), t. 1, p. 3.

[48] Notamment à Francfort en 1655, à Utrecht en 1697, à Amsterdam en 1701 et 1711.

[49] Voir notamment la pièce liminaire intitulée « De hominis appellatione graeca et latina » : « En notre siècle, les deux Scaliger (Scaligeri duo), père et fils, tous deux (ambo) brillant par l' éclat de leurs esprits divins, ont merveilleusement chéri cette discipline des lettres et l'ont remarquablement illustrée et enrichie grâce aux profondes ressources de leur science. C'est pourquoi ils ont été fréquemment cités dans le champ des étymologies que nous avons charriées ici et loués conjointement par nous avec une mention reconnaissante » (loc. cit., sup., n. 47).

[50] Ainsi, les quelque 1500 entrées que compte la lettre A (72 p.) citent 44 fois J. –C. Scaliger, dont 21 fois le De causis, 14 les Poetices libri, 5 les Exercitationes ad Cardanum.

[51] Dans la Dissertatio etymologica placée en liminaire à l' édition de 1701 du Lexicon de Martini (1711, p. [2] : « Il l'aurait cité plus souvent s'il avait voulu rendre à notre Martini ce qu'il avait reçu de lui... Je dis cela non pour faire injure à Vossius auquel, dans le genre en question, je ne voudrais pas égaler Martini, mais à l'honneur de celui que n'aurait pu copier un homme tellement plus savant s'il n'avait fait grand cas de son jugement et éprouvé son acuité ». Le Clerc ajoute que Vossius a dû vouloir s'acquitter une fois pour toutes de sa dette dans une préface que la mort ne lui aura pas laissé le temps d' écrire. Il arrive cependant — rarement il est vrai — que l'Etymologicon de Vossius cite nommément Martini (par exemple s. v. « nutrio », p. 348).

[52] Vossius, Etymologicon..., s. v. « fere », p. 210 : « Gallus Varro ».

[53] Vossius, Aristarchus..., Amsterdam, I. Blaev, 1662, f. *** 3 v. : « Que dire du fait que je me suis également appli­qué à dégager les causes de la langue romaine à la lumière non moins du philosophe que du philologue ? Entreprise difficile, certes, et dont le premier Scaliger, ce grand homme, a traité subtilement mais incomplètement à propos des mots isolés et de leurs constituants, sans guère y toucher cependant eu égard à la syntaxe dont il nous aurait été extrê­mement profitable qu'il l'eût exposée soigneusement ». Points de désaccord, entre autres : le verbe défini comme « nota rei sub tempore » sans la précision « sine casu » (1, 1, p. 1), la grammaire définie comme « science » plutôt que comme « art » (1, 2, p. 6), le genre «  épicène » (1, 12, p. 423). Leibniz relèvera le désaccord sur le verbe (Philoso­phische Schriften, t. 4 A, Berlin, Akademie–Verlag, 1999, n° 146 : Ad Vossii Aristarchum [1685], p. 619).

[54] Leibniz, ibid., n° 36 : Tabula autorum ad definitiones omnium condendas (1678 ?), p. 109.

[55] Dans ses Quaestiones grammaticae (Venise, 1584), Frischlin « requires grammarians to be well versed in Aris­totle... The approach is obviously based on Scaliger, whom Frischlin follows closely throughout » (Padley, Gramma­ti­cal Theory... » [sup., n. 39], p. 76). Jensen, Rhetorical Philosophy... (inf., n. 76), p. 186 n. 4, cite les Quaes­tiones..., p. 2 : « Omnium accuratissime rationes loquendi examinauit Iulius Caesar Scaliger. Quem nos auctorem et ducem nobis imitandum proposuimus. » Il note (p. 106 n. 15 [d'après Vossius], 117 n. 27, 162–164, 166–167, 170 n. 61, 177 n. 98) de nombreux points sur lesquels Frischlin suit Scaliger, notamment (p. 159 n. 1, 178) en ce qui concerne les définitions.

[56] Notamment au chap. 7 : « Les Latins n'ont point d'article ; ce qui a fait dire sans raison à Jules Cesar Scaliger dans son livre des Causes de la Langue Latine, que cette particule estoit inutile », et au chap. 13 : « Jules Cesar Scaliger a creu trouver un grand mystere dans son livre des principes de la Langue Latine, en disant que la distinc­tion des choses in permanentes et fluentes, en ce qui demeure et ce qui passe ; estoit la vraye origine de la distinction des Noms & des Verbes » (Bruxelles, E. H. Fricx, 1576 [réimpr. Hildesheim et New York, G. Olms, 1973], p. 44–45 et 81).

[57] Demonstratio Graecos non carere ablativo, 1586 ; Disputatio grammatica... tributa in ducentas et plures pro­positiones..., 1586 ; Strigilis grammatica..., 1594 et 1598. Or, si l'on en juge « par le nombre des livres de Frischlin que Leibniz posséda », c'est un auteur qu'il « semble avoir particulièrement apprécié » (G. Utermöhlen, « Die Lite­ra­tur in Leibniz' privater Büchersammlung », in Leibniz et la Renaissance (Colloque du CNRS [Paris], du CESR [Tours] et de la G. W. Leibniz–Gesellschaft [Hannover], Domaine de Seillac [France], 17–21 juin 1981), A. Heine­kamp (éd.), Wiesbaden, Franz Steiner, 1983 (Studia Leibnitiana, Supplementa, vol. XXIII), p. 221–238, spéc. p. 233.

[58] Dissertatio... (sup., n. 45), p. 405–407. Le trait final est un topos qui s'inscrit dans une riche tradition remontant en fait jusqu'au XIIIe siècle : voir L. Bianchi, «  'Aristotele fu un uomo e poté errare' : sulle origini medievali della critica al 'principio di autorità' », in Filosofia e teologia nel Trecento. Studi in ricordo di Eugenio Randi, Louvain–la–Neuve, Fédération internationale des instituts d' études médiévales, 1994, p. 509–533, spéc. p. 514, citant Leibniz.

[59] Magnien, Orationes..., p. 86 n. 313 et p. 417.

[60] L'auteur de cette promesse est Jacques–Philippe de Maussac déjà évoqué (ad n. 22), dans sa préface à la traduction commentée de l'Histoire des animaux (demeurée manuscrite à la mort de Scaliger).

[61] Cit. sup., ad n. 40.

[62] Dissertatio... (sup., n. 45), p. 406.

[63] De causis..., Lyon, 1540, livre 13, chap. 193, p. 352.

[64] Voir M. Baratin et Fr. Desbordes, L'analyse linguistique dans l'Antiquité classique, Paris, Klincksieck, 1981, p. 37.

[65] De causis..., lettre liminaire à Gryphe, f. aa 2 v., aa 3 r. ; préface, f. [aa 4] r.

[66] Ibid. , préf., f. bb [1] v.

[67] Poetices libri septem..., Lyon et Genève, 1561, préf., f. a. ii. r. : « ... les si profonds retraits où se placent les enquêtes de l'authentique philosophie (...) Les causes de la langue latine ont été tirées des trésors de la nature les plus profondément enfouis (ex naturae penitissimis thesauris) ». Cf. De causis..., lettre à Gryphe, f. aa 3 r. : « Je n'aurais... pas dû (recueillir le meilleur de ces questions) d'après d'autres lois que celles qu'avait édictées... la nature... dans le retrait où se tient la philosophie ». Quintilien, inst. orat. 1, 4, 2 : « Cet enseignement (la grammaire) ... possède plus en arrière–fond (in recessu) qu'il ne promet en façade (fronte) » (cf. trad. J. Cousin, t. 1, Paris, Les Belles Lettres [Collection des Universités de France], 1975, p. 78. Voir Lardet, « Grammaire... » [sup., n. 38], p. 271 n. 7).

[68] Poetices libri..., préf., f. a. ii. r. (éd. Deitz, t. 1, p. 6).

[69] Suivant la classique distinction ars/scientia. Poetices libri..., préf., f. a. ii. v. : « Nous avons appliqué les ordon­nances de la philosophie à cette discipline (arti) dont on voit bien d'après nos discussions à quel point avant nous elle n'en a guère été véritablement une » ; De causis..., 1, 1, p. 2 (« Il s'agit, non pas d'un art, mais d'une science »), fournissant la première des « erreurs » recensées dans l'index initial où on la trouve ainsi corrigée : « La grammaire n'est pas un art » (f. bb 3 r.). Voir inf., n. 76.

[70] Poetices libri..., préf., f. a. ii. v. (éd. Deitz, t. 1, p. 8).

[71] Ibid. , 1, 5, p. 11 B (éd. Deitz, t. 1, p. 126).

[72] Chap. 154 et 160, p. 305 et 316. Sur les Étymologies de Scaliger, voir sup., ad n. 46 ; inf., ad n. 83.

[73] Chap.  191, p. 350 (approuvant Varron de ne pas s'être épuisé en « digressions » et d'avoir « exposé les liens qui existent entre les mots selon un enchaînement précis »).

[74] Poetices libri..., préf., f. a. ii. r./v. (éd. Deitz, t. 1, p. 8). En appendice au Varron de Henri Estienne paraîtra en 1591 un De analogia sous le nom de Scaliger (je dois à M. Magnien de me l'avoir signalé) : ce titre recouvre en fait un extrait du livre 13 du De causis (chap. 188–189).

[75] Non seulement ce dernier titre fait écho à celui de Varron, mais le livre 13 du De causis, centré sur l' étymologie et l'analogie, forme comme une réplique en miniature des six livres subsistants de l'ouvrage de Varron, consacrés trois à trois à ces deux mêmes thèmes.

[76] De causis..., 1, 1, p. 2 ; préf., f. bb [1] v. Voir l'ouvrage fondamental de Kr. Jensen, Rhetorical Philosophy and Philosophi­cal Grammar. Julius Caesar Scaliger's Theory of Language, Munich, W. Fink, 1990 (spéc., sur la gram­maire « art » ou « science », p. 106s). Faire de la grammaire « une partie de la philosophie » constituerait « a highly unor­tho­dox view » selon W. K. Percival, « The Grammatical Tradition and the Rise of the Vernaculars », in Current Trends in Linguistics, t. 13 : Histo­rio­graphy of Linguistics, Th. A. Sebeok (éd.), La Haye et Paris, Mouton, 1975, p. 241 n. 18.

[77] Voir sup., ad n. 53.

[78] Voir Clerico, introduction à la Minerve de Sanctius (sup., n. 24), p. 60–62 ; Jensen, Rhetorical grammar... (sup., n. 76), p. 185s ; Padley, Grammatical Theory... (sup., n. 24), p. 48s, 110s, 249, 257.

[79] Exercitationes ad Cardanum 160, 3, f. 223 r. Magnien, Orationes... (sup., n. 1), p. 61 n. 212, note avec Jensen et Chr. Mouchel qu'en dépit de sa polémique contre Érasme, Scaliger reste un « cicéronien souple » aux positions « très modérées ». Son aristotélisme proclamé n'empêche d'ailleurs pas le commentateur de l'Histoire des animaux d'y trouver « odieux » le Philosophe à la démarche trop « abrupte » et « inexcusables » ses répétitions superflues (5, 4, 44 ; 5, 13, 106 : 1619, p. 532 et 556).

[80] Dissertatio... (sup., n. 45), p. 438.

[81] C. Clément, « Leibniz », in Encyclopaedia universalis, Paris, t. 13, 1990, p. 589.

[82] M.  Crépon, in G. W. Leibniz, L'harmonie des langues, Paris, Le Seuil, p. 204–205 ; cf. M. Jalley, in Langue et langages de Leibniz à l'Encyclopédie, M. Duchet et M. Jalley (éds), Paris, Union générale d' éditions, coll. « 10/18 », p. 78. Voir les Nouveaux essais sur l'entendement humain (1703), livre 3, chap. 5 (« Des noms des modes mixtes et des relations »), éd. J. Brunschwig, Paris, GF–Flammarion, 1999 (19901), p. 234–235 : « Il est vrai que celui qui écrirait une grammaire universelle ferait bien de passer de l'essence des langues à leur existence et de comparer les grammaires de plusieurs langues... Cependant, dans la science même, séparée de son histoire ou existence, il n'importe point si les peuples se sont conformés ou non à ce que la raison ordonne ».

[83] Pour le De causis, voir 3, 73 ; 4, 79 et 89 ; 6, 127s ; 8, 154 ; 9, 161 ; 11, 173 ; 13, 193 (p. 129, 146, 164, 255, 267, 305, 317, 329, 352). Pour les autres ouvrages, voir Magnien, Orationes..., p. 260s n. 225 et 227.

[84] Philosophische Schrifen, t. 4 A, Berlin, Akademie–Verlag, 1999, n° 194, p. 925.

[85] Philosophischer Briefwechsel, 2e série, t. 1, Darmstadt, Otto Reichl, 1926, p. 95.

[86] Poetices libri..., préf., f. a. ii. v.

[87] De causis..., 4, 76, p. 135 : Nihil... infelicius grammatico definitore. « Les anciens ont eu tort, comme pour les autres définitions » constate par exemple Scaliger à propos de celle du nom avant de critiquer, toujours anony­mement, une autre définition, moderne cette fois (celle de l'Anglais Thomas Linacre dont il épinglera également sur trois points la définition, symétrique, du pronom : ibid., 6, 127, p. 257–258). Cf. 4, 80, p. 147, soulignant que homo est animal n'a rien à envier en complétude à omnis homo est semper animal. Jensen, Rhetorical Philosophy... (sup., n. 76), p. 178 : « A signifi­cant part of the De causis is spent on redefining grammatical terms and this is perhaps the field where Scaliger was most influential on later grammarians (Sanctius in particular..., but so also... Frischlin, and after him Fink and Helwig) ».

[88] M. Nizolio, De veris principiis..., Parme, 1553, éd. Q. Breen, Rome, Bocca, t. 2, 1986, p. 102 (je remercie M. Magnien de m'avoir signalé cette page).

[89] Y. Belaval, Leibniz. Initiation à sa philosophie, Paris, J. Vrin, 1962 (19521), p. 42–43.

[90] Philosophische Schriften, t. 6/1, Darmstadt, Otto Reichl, 1930, p. 200, § 87.

[91] De causis..., Lyon, 1540, p. 146–160.

[92] Livre 3 (« Des mots »), chap. 7 (« Des particules »), ed. cit. (sup., n. 82), p. 259.

[93] Livre 3, chap. 1 (« Des mots ou du langage en général »), ibid., p. 215.

[94] De causis..., livre 8, chap. 152, p. 301.

[95] Cf. Apollonius Dyscole, De la construction (syntaxe), 1, 26 (p. 26 [Uhlig]) : « La préposition... ne tire pas son nom d'un sens qui lui serait propre, mais du fait qu'elle se prépose aux mots qui lui préexistent... tantôt en composition, tantôt en juxtaposition » (trad. J. Lallot, Paris, J. Vrin, 1997, t. 1, p. 104).

[96] Sanctius, Minerve..., 3, 12, ed. cit. (sup., n. 24), p. 255 ; A. Arnauld et Cl. Lancelot, Grammaire générale et raisonnée (Paris, 1676), éd. H. E. Brekle, Suttgart–Bad Cannstatt, Frommann–Holzboog, 1966, 2, 11, p. 88.

[97] 3e partie, § 254. Cité par É. Wolff, « Les lecteurs de Jérôme Cardan », Nouvelle revue du XVIe siècle 9 (1991), p. 106.

[98] Politische Schriften, t. 1, Berlin, Akademie–Verlag, 1971, n° 44, p. 551.

[99] Y. Belaval, « Leibniz et la langue allemande », Revue germanique, avril–juin 1947, réimpr. in Id., Etudes leib­niziennes. De Leibniz à Hegel, Paris, Gallimard, 1976, p. 30 (cf. p. 25).

[100] Voir Magnien, Orationes..., p. 209 n. 529.

[101] Aristotelis Historia de animalibus I. C. Scaligero interprete, cum eiusdem commentariis..., Toulouse, 1619, livre 1, sect. 103, p. 86 (passage retenu par les Electa Scaligerea [inf., n. 108], p. 71).

[102] Specimen..., quaest. 11, in Philosophische Schriften, Akademie–Ausgabe, t. 6/2, Darmstadt, O. Reichl, 1930, p. 87. Cf. Scaliger, Exercitationes..., 1557, 360, f. 468 v. La mémoire de Leibniz est ici approximative : cette exercitatio, intitulée « Comparaison entre un cheval véritable et un cheval peint », critique en fait Cardan pour avoir estimé « plus grande la différence entre un cheval extrêmement vif et un autre extrêmement poltron qu'entre un cheval véritable et un cheval en peinture » (pas question par conséquent d'« homme », ni de « savant » opposé à « ignorant »). Le per hybernos pulveres final rappelle l'hiberno... pulvere de Virgile, Géorg. 1,101.

[103] Opera omnia, Genève, de Tournes, t. 5, 1768, p. 13. Cf. déjà cette lettre à Henri Justel (1692) : « J'avais cherché long temps les œuvres du celebre Suisset, scholastique Anglois, dont Jules César Scaliger et autres parlent avec grandissime éloge ; il avoit introduit les Mathématiques dans la Scolastique ; et on l'appelloit pour cela le Cal­cu­la­teur » (Politische Schrifen, t. 1, Berlin, Akademie–Verlag, 1971, n° 217, p. 372).

[104] Jensen, Rhetorical Philosophy... (sup., n. 76), p. 22 n. 43, renvoie aux f. 434 v. et 450 v. de l' éd. de 1557 (Exerci­tationes 324 et 340), avec cette réserve — réflexe dépréciatif habituel chez lui — que « l' éloge tout particu­lier » qui est fait de l'auteur en question « ne révèle cependant de la part de Scaliger aucune connaissance appro­fondie » à son propos. Reste qu'aux f. 450 v. –451 r. Scaliger déclare qu' « il doit beaucoup à ce très grand homme et lui devrait plus encore si la faiblesse de son propre esprit le lui avait permis », car « nous voyons qu'il a écrit avec une telle acuité qu'il y en a peu qui le comprennent pleinement et à la mesure de ses mérites ».

[105] Il est tentant d'appliquer à la controverse de Scaliger avec Cardan ce que J. Brunschwig écrit du débat de Leibniz avec Locke : «  L'extraordinaire activité qu'il (Leibniz) déploie... dans ce travail d'assimilation de l'autre à soi (par lequel il aménage subtilement la pensée de son interlocuteur, de manière à la rendre traitable au sein de son propre univers de pensée) n'en rend que plus frappante, par contraste, l'absence presque complète de tout travail d'accom­mo­dation de soi à l'autre : l'attention qu'il porte à Locke ne semble pas aller jusqu'au souci de ressaisir, dans sa vie propre et dans sa logique autonome, la pensée de son antagoniste » (ed. cit. [sup., n. 82], introduction, p. 21).

[106] Ed. cit., p. 38.

[107] Lois, 3 (677b), où les æþðõñá sont les «  étincelles » du genre humain décimé à partir desquelles celui–ci repartira tel un feu qui peut encore se ranimer. Voir note suivante.

[108] Electa Scaligerea. Hoc est, Julii Caesaris Scaligeri sententiae, praecepta, Definitiones, Axiomata : Ex universis illius operibus selecta, et per certas Locorum Communium classes disposita. Opera quondam Itabyrionis, Hanoviae, Typis Wechelianis, sumptibus Clementis Schleichii, et Petri de Zetter, M. DC. XXXIV. J'ai consulté l'exemplaire de la BnF de Paris (cote Z. 17745). Pour la page citée des Nouveaux essais..., l' édition de Berlin (Philosophische Schriften, t. 6/6, 1962, p. 49) renvoie à la p. 398 des Electa Scaligerea, où figure en effet le passage correspondant des Poetices libri... (3, 11 [12], éd. Deitz, t. 2, p. 152), sous la rubrique « Στοργή, ou penchant naturel des parents pour leurs enfants ou vice versa » : « Nous avons, implantés en nous, certains zopyra, i. e. des semences d'une éter­nité que, ne pouvant l'acquérir par nous–mêmes, nous obtenons par la propagation de l'espèce. Telle est la cause du fait que nos enfants nous sont plus chers que nos parents. Dans le père en effet cesse ce qui commence dans le fils. »

[109] Je n'en ai pas vu d'exemplaire. La bibliographie de Magnien (sup., n. 18) note qu'il s'agit d'une « editio secunda longe auctior », mais que la première édition reste à découvrir : p. 311 (1.1.30). Un exemplaire de la seconde est conservé à la Herzog–August Bibliothek de Wolfenbüttel (cote P 207. 12° Helmst.).

[110] Rhetorical Philosophy... (sup., n. 76), p. 47. Cf. U. G. Leinsle, Das Ding... (inf., n. 132), p. 293 : « Er hat wohl am konsequentesten Scaliger in die deutsche Schulmetaphysik aufgenommen. »

[111] Voir Ch. B. Schmitt, Aristote à la Renaissance, Paris, Presses Universitaires de France, 1992 (trad. L. Giard ; 1re éd. en anglais : 1983), chap. 4, p. 109–134 : « L'aristotélisme éclectique ». Selon Leinsle, op. cit., p. 293–294, Sa­gitta­rius, promoteur d'une « axiomatique métaphysique », est en fait lui–même un «  éclectique au sens positif », « in­flu­encé aussi bien par Ramus que par Scaliger, Zabarella et la scolastique catholique, mais également par Tau­rellus..., Goclenius..., C. Martini, Arnisaeus et D. Cramer. » Leinsle (ibid., p. 294–305) recense néanmoins toute une série de points où c'est l'influence de Scaliger qui est déterminante (ainsi pour le sens donné à « axiome », pour la res comme « critère absolu de la pensée et de la connaissance », pour la rareté de la Wesenserkenntnis, pour l'in­clusion dans la métaphysique des « reale Universalien » comme condition de la science...).

[112] Le procédé de ces caractérisations hybrides ne paraît pas si courant. J'ai cité la Clavis... aristotelico–cartesiana de De Raey (sup., ad n. 80).

[113] De causis..., 1, 45, p. 84. Cf. Priscien, Inst. gramm. 1, 40 (GLK 2, 31 [Hertz]).

[114] Pour Roß, Reif. De même De causis..., 2, 48, p. 88, notant qu'en fait de syllabe, « les Allemands ont encore bien plus grand » (que les Latins et les Grecs dont Scaliger a allégué sept mots avec syllabes de une à six lettres), et citant alors — dans la marge — ce mot–syllabe encore plus riche en lettres qu'est Schrampts (apparenté à schräm, schräg, « oblique, de travers » ? Hypothèse communiquée par Cl. Lecointre).

[115] Sur cet aspect « romanesque », et justement à propos d' étymologie germanique, voir P. Lardet, « L'onomas­tique 'facétieuse' de Jules–César Scaliger », in L' étymologie de l'Antiquité à la Renaissance, C. Buridant (éd.), Ville­neuve d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1998, p. 167–186, spéc. p. 174, citant les Exercitationes ad Cardanum 266, f. 337s : « Ceux des noms [propres] germaniques qui sont anciens et de souche signifient tous quelque chose. S'il en est qui apparaissent privés de ce mérite, cela tient à l'incurie des temps qui en a laissé perdre le souvenir » (les Electa Scaligerea [sup., n. 108] ne manquent pas de citer ce passage, p. 326). Le « pseudo–récit » d'origine avait été pratiqué par L. B. Al­ber­ti dans son De re aedifi­catoria (vers 1450) : voir Fr. Choay, La règle et le modèle. Sur la théorie de l'archi­tecture et de l'urbanisme, Paris, Le Seuil, 1980, p. 146–159, spéc. p. 151–155. De même dans la Poétique de Scaliger, sans doute sous l'influence d'Alberti : P. Lardet, «  'Figure' dans la Poétique de J.‑C. Scaliger : une plas­tique du discours », in La statue et l'empreinte. La Poétique de Scaliger, Cl. Balavoine et P. Laurens (éds), Paris, J. Vrin, 1986, p. 160s.

[116] Cette expression n'a pas non plus échappé aux Electa Scaligerea (p. 183), et ils en rapprochent un passage de la Methodus ad facilem historiarum cognitionem (1566) de Jean Bodin qui, « quoique par ailleurs ennemi de la nation germanique, se voit contraint sous l'influence de la vérité de reconnaître » en son chap. 5 les mérites de celle–ci, « aisément supérieure aux Asiatiques par l'humanité, aux Romains par la discipline militaire, aux Hébreux par la religion, aux Grecs par la philosophie, aux Egyptiens par la géométrie, aux Phéniciens par l'arithmétique, aux Chaldéens par l'astrologie, enfin à tous les peuples par la diversité des réalisations de leurs ouvriers » (voir pour ces lignes l' éd. P. Mesnard de la Methodus, in œuvres philosophiques de Jean Bodin, Paris, Presses Universitaires de France, 1951, p. 164).

[117] Voir Grafton, Joseph Scaliger... (sup., n. 41), p. 32 n. 88. Le Dictionnaire étymologique de la langue latine de A. Ernout et A. Meillet (Paris, Klincksieck, 19854, p. 576) envisage pour le nom de Rome une origine étrusque (pour l' étymologie par ῥϖ́μη, voir R. Maltby, A Lexicon of Ancient Latin Etymologies, Leeds, Fr. Cairns, 1991, p. 529s). Pour le Rhin, Scaliger ne manque pas de flair pour autant que l'on ait raison aujour­d'hui d' évoquer à son propos un nom gaulois Rinos (Ren–), « cours d'eau impétueux », d'origine italo–celtique (*ren/rin, « eau, mer »), voire pré –celtique : cf. le thème indoeuropéen *er–ei, « couler » (S. Losique, Diction­­naire étymologique des noms de pays et de peuples, Paris, Klincksieck, 1971, p. 89 ; A. Dauzat et al., Dictionnaire des noms de rivières et de montagnes en France, Paris, Klincksieck, 1978, p. 77). L'allemand a très peu de mots com­mençant par rh– (la plupart d'origine grecque).

[118] Érasme a beau railler son précepteur G. Hermonyme, meus Graeculus, « deux fois grec, car il a toujours faim et fait payer un prix démesuré pour ses leçons », il a, lui, pour le grec une admiration inconditionnelle : « La con­nais­sance du latin... reste comme un manchot ou un demi–être sans celle du grec. Car chez nous (Latins) il y a tout juste quelques ruisselets et mares bourbeuses ; chez eux (Grecs) sont les sources parfaitement pures et les fleuves roulant de l'or » (lettres à A. de Bergen et à Linacre, éd. P. S. Allen, t. 1, p. 352s et 427, n° 149 et 194). Chez Scaliger, par contre, l'exaltation par–dessus tout du latin ne va pas sans une relative dépréciation du grec : le Graeculus, à ses yeux, c'est justement Érasme qui goûte immodérément « son Platon », « son Lucien », « ses Grecs » (Orationes..., l. 1534, 1980, 2157, 3095, éd. Magnien [sup., n. 1], p. 134, 146, 150s, 339. Voir l'introduction ibid., p. 49).

[119] Voir sup., ad n. 4 ; Lardet, « L'onomastique... » (sup., n. 115), p. 174s, sur « la beauté du nom », germanique notamment, d'après l'Exercitatio 266.

[120] Dissertatio..., ed. cit., p. 414 (passage cité dans la traduction de R. Violette par M. Crépon, op. cit. [sup., n. 82], p. 202). Voir O. Pombo, « The place of the Dissertatio de stylo philosophico Nizolii in the Leibnizian praise of the German language », in Italia ed Europa nella linguistica del Rinascimento. Italy and Europe in Renaissance Linguistics (Atti del Convegno internazionale, Ferrara, 20–24 marzo 1991), M. Tavoni et al. (éds), Modena, F. C. Panini, 1996, t. 2, p. 57–67.

[121] La « douceur » que Scaliger attribue au r supposé non aspiré des Allemands avait de quoi surprendre Leibniz qui, prenant lui aussi pour exemple le Rhin, écrit ceci : « Il semble que, par un instinct naturel, les anciens Germains, Celtes et autres peuples apparentés avec eux ont employé la lettre "r" pour signifier un mouvement violent et un bruit tel que celui de cette lettre. Cela paraît dans ῥέϖ, fluo, rinnen, rüren (fluere), ruhr (fluxion), le Rhin, Rhône, Ruhr (Rhe­nus, Rho­danus, Eridanus, Rura), rauben (rapere, ravir) », etc. (Nouveaux essais... [sup., n. 82], 3, 2, p. 219).

[122] Voir Magnien, « Un humaniste... » (sup., n. 9), p. 307–309 et 326 ; Id., Orationes..., p. 453.

[123] Cet aspect vient d'être mis en évidence par Magnien, « Robert Constantin... » (sup., n. 11), de la conclusion duquel proviennent les expressions citées.

[124] Op. cit. (sup., n. 18), p. 329 (2.5.9 à 2.5.19).

[125] G. Kronbigell, Disputatio e I.C. Scaligeris Exercitatione IV de raritate et densitate, Wittenberg, 1645, f. A2 r., cit. in I. Maclean, « Cardano and his publishers 1534–1663 », in Girolamo Cardano Philosoph Naturforscher Artzt, E. Kessler (éd.), Wiesbaden, Harrassowitz, 1994, p. 324 n. 51.

[126] Sur la liberté du rapport aux auctoritates qu'il revendique, voir sup., ad n. 79.

[127] I. Maclean, « The market for scholarly books and conceptions of genre in Northern Europe, 1570–1630 », in Die Renaissance im Blick der Nationen Europas, G. Kaufmann (éd.), Wiesbaden, O. Harrassowitz, 1991, p. 29–30.

[128] Scaliger, Poetices libri..., ed. cit. (sup., n. 27), introduction, chap. 2 : « Zur Wirkungsgeschichte », p. XXII–LXIII, spéc. p.  XLIII–XLIV.

[129] Ibid., p.  XXXV.

[130] Suivant le titre du programme du CNRS qu'elle a dirigé dans les années 1990 sur « Les jésuites producteurs et circulateurs intellectuels dans l'Europe de la Renaissance ». Voir notamment son chapitre « Le devoir d'intelligence où l'insertion des jésuites dans le monde du savoir », in Les jésuites à la Renaissance. Système éducatif et produc­tion du savoir, L. Giard (dir.), Paris, Presses Universitaires de France, 1995, p.  XI–LXXIX.

[131] Loc. cit. (sup., n. 128), p. XLVI et LVI.

[132] W. Sparn, Wiederkehr der Metaphysik. Die ontologische Frage in der lutherischen Theologie des frühen 17. Jahrhunderts, Stuttgart, 1976 ; U. G. Leinsle, Das Ding und die Methode. Methodische Konstitution und Gegen­stand der frühen protestantischen Metaphysik, Augsburg, MaroVerlag, 1985 (J. Schmutz a eu l'obligeance de me communi­quer copie des pages relatives à Scaliger dans cet ouvrage auquel je n'ai pu avoir accès que tardive­ment). Pour plus de références, voir Jensen, art. cit. (sup., n. 8), p. 24 n. 1. Voir aussi J. –Fr. Courtine, Suarez et le système de la méta­physique, Paris, Presses Universitaires de France, 1990, p. 405–435.

[133] Op. cit. (sup., n. 76). 

[134] « Protestant Rivalry... » (sup., n. 8), p. 24–43.

[135] Voir sup., ad n. 15.

[136] Ibid., p. 34 et 41–43. Cf. Leibniz (sup., ad n. 106) admirant, entre autres « beaux noms », les semina aeternitatis ou zopyra forgés par Scaliger.

[137] Cf. ma recension de son livre Rhetorical Philosophy... in Bulletin de la Société d'histoire et d' épistémologie des sciences du langage (SHESL), n° 28 (1992), p. 56–64, spéc. p. 62–64.

[138] N. Bruyère, Méthode et dialectique dans l'œuvre de La Ramée. Renaissance et âge classique, Paris, J. Vrin, 1984, p. 365–384.

[139] § 7 (Philosophische Schriften, t. 6/1, ed. cit. [sup., n. 90], p. 296), d'après Bruyère, Méthode..., p. 376.

[140] Méthode..., p. 381–383.

[141] Ibid., p. 379 et 384.

[142] Dissertation sur le style de Nizolius (ed. cit. [sup., n. 45], p. 424), trad. in Bruyère, Méthode..., p. 380.

[143] Voir sup., ad n. 12s.

[144] Cf. Belaval, « Leibniz et la langue allemande » (sup., n. 99), p. 26 : « Le bon Européen qu'il est de tradition de vanter en Leibniz nous masque trop le patriote qu'il a toujours été, et même le pangermaniste qu'il a parfois com­men­cé d'être. La Dissertatio de stilo philosophico Nizolii de 1670 montre le jeune diplomate tout dressé et presque agres­sif pour prouver la supériorité de la langue allemande... En 1676, dans la Consultatio pour l'institution d'une Aca­démie allemande, il réclame la rédaction de travaux en allemand, aussi bien 'pour montrer aux étrangers que nous pouvons aussi rendre par écrit ce qu'ils déplorent eux–mêmes de ne pas démêler' que 'pour favoriser les études de nos compatriotes' ; car il y a avantage pour le bien public à ce que même les femmes et les enfants, et les hommes qui n'ont pu fréquenter les écoles, aient libre accès à la Science », et ce sans bien sûr contester que « les spécialistes auront toujours besoin des langues mortes ».

[145] Voir M. Simonin, « Les Poetices libri septem dans leur fortune : influence ou réputation ? », in La statue et l'empreinte... (sup., n. 115), p. 49–53. Cf. Deitz, op. cit. (sup., n. 27), introduction, p.  LII–LVI.

[146] I. Kant, Anthropologie, in Gesammelte Schriften, Akademie–Ausgabe, Berlin, G. Reimer, 1907, t. 7, p. 184 (la primeur de cette citation revient à Jensen, Rhetorical Philosophy... [sup., n. 76], p. 188 n. 1) : « Von den Wunder­männern des Ge­dächt­nisses, einem Picus von Mirandola, Scaliger, Angelus Politianus, Magliabecchi, usw, den Polyhistoren, die eine Ladung Bücher für hundert Kameele als Materialien für die Wissenschaft in ihrem Kopf herumtragen, muß man nicht verächtlich sprechen, weil sie vielleicht die... Urteilskraft nicht besaßen ; denn es ist doch schon Verdienst genug, die rohe Materie reichlich herbeigeschafft zu haben ; wenn gleich andere Köpfe nachher hinzukommen müssen, sie mit Urteilskraft zu verarbeiten. » Cependant est–il tout à fait sûr que le « Scali­ger » en question soit plutôt Jules–César que Joseph–Juste dans cette séquence où il rompt si bizarrement le duo cohérent qu'auraient formé les plus anciens Pic et Politien, contemporains et amis, le second suivi ici directement par le bien plus tardif « Magliabecchi », contemporain, lui, de Leibniz (soit Antonio Magliabechi [1633–1714], le bibliothécaire de la Palatina de Florence) ? Cf. la discussion du passage de Leibniz cit. sup., ad n. 34. Pour ce même passage de Kant, voir D. Thouard, « Critique philologique et philosophie chez Le Clerc, Heumann et Kant », Revue philoso­phique de la France et de l'Etranger, n° 2, 1999, p. 151–167, spéc. p. 165–166.

[147] Burckhard, op. cit., Hanovre, N. Foerster, 1713 (568 p. in–8°), Elenchus capitum, f. e 1 r. –e 5 v.

[148] Ibid., respectivement p. 386 (citant Scaliger, Poetices libri..., 1561, livre 6, p. 308 C), 489–490, 547.

[149] Voir Y. Belaval, « Sur la langue universelle de Leibniz », in Langue et langages... (sup., n. 82), p. 45–68, spéc. p. 60–62 ; M. Jalley, « Remarques sur le projet de langue universelle de Leibniz », ibid., p. 69–96, spéc. p. 77–81.



Autor (author): Pierre Lardet
Dokument erstellt (document created): 2002-08-13
Dokument geändert (last update): 2002-08-19
WWW-Redaktion (conversion into HTML): Manuela Kahle & Stephan Halder
Schlussredaktion (final editing): Heinrich C. Kuhn